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    Alanis Obomsawin: pour que rien ne s’efface

    La cinéaste s’envolera pour la Hollande en novembre, afin d’y recréer pour la première fois en plusieurs décennies son album oublié «Bush Lady»

    5 septembre 2017 | Ralph Elawani - Collaborateur | Actualités culturelles
    Alanis Obomsawin aux côtés de Frédéric Savard et de Radwan Ghazi Moumneh
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Alanis Obomsawin aux côtés de Frédéric Savard et de Radwan Ghazi Moumneh

    Le constat est classique. On croit connaître le parcours de quelqu’un, mais au fond, on ne se doute de rien. À tout le moins, on ne connaît qu’une partie de l’histoire, et hop, un jour, on glane une information et on se dit « Pourquoi est-ce que j’apprends ça aujourd’hui ? » Que cette personne soit déjà médaillée de l’Ordre de Montréal, lauréate du Prix du Gouverneur général et détentrice de presque assez de doctorats honorifiques pour ne plus être capable de les compter sur une main n’y change rien.

     

    C’est à peu près le constat que l’auteur de ces lignes dressait, en mars dernier, en écoutant parler Frédéric Savard, de l’Office national du film (ONF), au Bar salon de la Cinémathèque québécoise, où celui-ci s’apprêtait à animer en sa compagnie une discussion autour de l’obscur album Bush Lady, de la cinéaste abénaquise Alanis Obomsawin, dont l’oeuvre faisait alors l’objet d’une costaude rétrospective.

     

    Une trentaine de personnes s’étaient massées pour entendre cette force vive — qui fêtera dans quelques jours ses 85 ans — expliquer la genèse du disque de cinq titres, que Savard a pour ainsi dire rédimé, après avoir découvert son existence par l’entremise d’une affiche promotionnelle dans le bureau d’un collègue. Un opus originellement publié par la CBC, en 1985, ensuite réenregistré et remis en marché, en 1988, sur l’étiquette d’Obomsawin, WaWa Productions. Ce soir-là, dans l’assistance, se trouvait Radwan Ghazi Moumneh, cerveau à l’origine du projet musical Jerusalem in my Heart.

     

    Six mois plus tard, celle qui n’a pas interprété les chansons de Bush Lady depuis trois décennies s’apprête à remonter sur scène, à l’initiative de Moumneh, cette année commissaire invité du prestigieux festival Le Guess Who ?, à Utrecht, en Hollande, qui se déroule du 9 au 12 novembre.

     

    Chemin de traverse

     

    Le temps est gris et l’atmosphère est lourde en ce vendredi soir. À quelques pas de la rue Bernard, à Montréal, la porte d’un local de répétition s’entrouvre. Radwan Ghazi Moumneh émerge, ses éternels verres fumés vissés aux tempes.

     

    Avec Frédéric Savard pour seul public, Obomsawin et Moumneh terminent une deuxième répétition, en vue de leur spectacle prévu en novembre. La lauréate du prix Albert-Tessier 2016 reprendra Bush Lady en entier, accompagnée par Moumneh à la guitare classique, ainsi que par des musiciens néerlandais.

     

    Elle partagera l’affiche avec la saxophoniste Matana Roberts et la vocaliste expérimentale Linda Sharrock, un temps collaboratrice de Herbie Mann et de Pharoah Sanders (également de l’édition 2017 du Guess Who ?).

     

    Appréciation réciproque

     

    Nous quittons le local pour le salon de Moumneh, à un jet de pierre de là. C’est une situation rare : trois individus dans une même pièce et personne ne réclame le monopole de l’attention. Une appréciation réciproque règne : merci de m’inviter — merci d’accepter — merci d’avoir ressorti tout cela des boîtes ; le mouvement giratoire des politesses bien senties.

     

    Un gin-tonic à la main, Obomsawin fixe l’éclectique collection de disques de son nouveau partenaire de scène. Les Bad Brains y côtoient Fairuz et Alice Coltrane. S’y dessine le parcours musical de ce Montréalais originaire du Liban.

     

    « Je me suis racheté une table tournante, récemment, pour pouvoir écouter l’album avant de pratiquer », interjette la cinéaste, qui voit comme un cadeau l’enfilade de rencontres qui ont mené à cette invitation au Guess Who ?, ajoutant qu’elle n’oubliera jamais ce que Frédéric Savard a fait pour elle.

     

    « Quand j’ai fait reparaître l’album surWaWa,j’étais contente. Pour une fois, j’avais le contrôle. Personne n’allait profiter de moi. Mais j’ai dû le vendre en consigne. J’ai trouvé le processus de collecte tellement humiliant, qu’après un moment, j’ai tout laissé dans les boîtes. Que le diable emporte ça ! » se souvient-elle, rappelant du même coup que sa première apparition scénique remonte à 1960, au Town Hall de New York. Une invitation de l’éditeur de musique Folkways, où s’étaient aussi donné rendez-vous Alan Mills et Ti-Jean Carignan.

     

    Au fil des ans, Obomsawin enchaînera les spectacles, du Mariposa Folk Festival, jusqu’à la première partie de Claude Léveillée, avant de se concentrer sur sa carrière de cinéaste.

     

    « Hey, Bush Lady… »

     

    « Hey, Bush Lady, come to the city […] you want to make love ? […] Hey Bush Lady, do you have a number ? [Femme des bois, viens en ville […] Veux-tu faire l’amour ? […] Femme des bois, as-tu un numéro ?] », entend-on sur la pièce-titre de l’album.

     

    « Certains s’imaginent que j’imite quelqu’un qui s’adresse à une jeune fille afin d’obtenir son numéro de téléphone », souligne Obomsawin, en rappelant que l’ironie de cette allusion est que n’importe quel autochtone sait de quoi il s’agit : le numéro de statut d’Indien.

     

    Entre les chants traditionnels et les compositions en abénakis, en français et en anglais, Bush Lady s’avère un album grave, soutenu par une orchestration impeccable signée Jean Vanasse et Dominique Luc Tremblay. Une perle à ranger du côté des grands albums oubliés du Québec. D’autant que la version WaWa bénéficie d’une conception graphique de l’artiste ojibwé Léo Yerxa ; plus représentative de l’esprit que le portrait de la chanteuse plaqué sur un logo radio-canadien de l’original.

     

    Travail de coeur et de mémoire

     

    Si Frédéric Savard ignorait l’existence de cette oeuvre jusqu’en 2016, Radwan Ghazi Moumneh explique qu’il n’avait jamais réussi à mettre la main dessus : « J’attendais de pouvoir le trouver à un prix décent. On ne le voit jamais, sauf très cher, sur Internet. »

     

    Savard confirmera qu’à l’instant où il a fait part de sa découverte sur les médias sociaux, Moumneh fut l’un des premiers à lui en demander un exemplaire.

     

    Invité par le Guess Who ? à proposer des artistes pour l’édition 2017, Moumneh se dit honoré que la réalisatrice de Kanesatake, 270 ans de résistance ait accepté son invitation : « Les commissaires ne sont pas payés par le festival. L’idée est réellement que des artistes qu’ils aiment fassent découvrir à leur tour d’autres artistes. »

     

    Une occasion, donc, de réaffirmer la tragique pertinence d’un album dont la chanson-titre est dédiée « à toutes [ces] soeurs qui vivent dans le désespoir des bidonvilles de l’Amérique du Nord ».













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