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    Miron devant l’ignorance

    Samedi dernier, je suis allée faire une tournée de Montréal Exploration : la marche à Miron. On déambulait sur le Plateau Mont-Royal, en plusieurs escales : Saint-André, Duluth, Saint-Denis, jusqu’au carré Saint-Louis. Le poète de L’homme rapaillé, éternel locataire, déménageait sans arrêt. On suivait ses traces.

     

    Il a lieu une fois par année, le circuit Miron, durant les beaux jours. Notre guide Jocelyne Lavoie nous faisait parcourir la vie du poète, ses rêves, son oeuvre. Des gens vraiment intéressés se rassemblent dans ce genre de balade, entre lieux de passage d’un créateur et évocations de son legs. Il y avait entre autres André Gladu, l’auteur du documentaire consacré à Miron, Les outils du poète.

     

    Denis Payette, un enseignant en littérature, habitait dans un ex-appartement du poète sur Saint-Hubert et nous y a reçus. En portes coulissantes, c’était comme si Miron écrivait encore sur le coin de table où on s’asseyait à notre tour.

     

    Je me rappelais les enthousiasmes de ce poète-là, qui me récitait à l’oreille des passages de sa formidable poésie : « Moi le raqué de partout batèche / nous les raqués de l’histoire batèche. »

     

    Miron s’était impliqué corps et âme dans les deux campagnes référendaires. À sa mort en 1996, un an après le second échec du Oui, cancer ou pas, nombreux étions-nous à penser que son coeur s’était juste brisé de chagrin. Il avait tant porté sur son dos son père menuisier charpentier et son grand-père analphabète, celui qui se sentait dans le noir faute de déchiffrer les mots.

     

    Il se sera beaucoup battu pour dissiper l’ignorance, cet homme de culture-là.

     

    Apprendre que sa société, dans un XXIe siècle par lui jamais arpenté, engendre plus de 50 % d’analphabètes fonctionnels chez les 16 à 65 ans, l’aurait fait mourir de peine une seconde fois, c’est sûr. Ce n’est plus l’accès à l’éducation pour tous qui est bouché comme au temps de son grand-père au Québec. Un laisser-aller, une crispation identitaire ont pris le relais de ces injustices.

     

    Apprendre à faire son lit

     

    Miron a l’étoffe dont on fait les héros, mais ça se déboulonne vite, des statues. Celle de son ami Claude Jutra est tombée de son socle en quelques heures. Si l’option souverainiste glisse sur des pelures de banane, ce poète-là peut devenir un jour symbole d’une dérive de l’histoire. Qui sait ?

     

    Non, les Québécois n’avancent pas en file indienne sur les empreintes de la Meute, mais suffisait de regarder le documentaire à Radio-Canada Les Québécois de la loi 101 sur les fils et filles d’émigrés francisés, qui se sentent mal acceptés parmi nous, pour admettre qu’on aurait pu mieux faire.

     

    Leur brandir des modèles comme Boucar Diouf ou Kim Thúy, prouvant que : « Voyez ! Certains s’intègrent tous seuls. Faites comme eux ! » n’est pas plus fin. La plupart des nouveaux arrivants, coincés entre deux cultures, ont besoin d’apprivoiser Miron, Tremblay, Ducharme et les autres, comme ils ont besoin d’une chaleur d’accueil pour la vibration d’appartenance.

     

    Et puis, sans se l’avouer, on le sait bien que la peur du fameux « vote ethnique » plane sur le rêve d’un troisième référendum gagnant. D’où ceci et cela. Sans s’autoflageller, il y a moyen d’observer les pièges devant ses pieds.

     

    Pas certain que Miron trouverait dans les débordements malheureux des derniers temps — dont de pures violences racistes à Québec — les pas de sa Marche à l’amour. Ni dans les 50 % d’analphabètes fonctionnels… Ni dans la méconnaissance du français international qui empêche le Québec de mieux s’inscrire dans la francophonie. L’indépendance ne résoudrait pas tout, d’ailleurs. Faudrait d’abord apprendre à faire son lit mieux que ça…

     

    Dérapages

     

    Parlant déboulonnage de statues, au sud des États-Unis, ces généraux esclavagistes de bronze abattus avec une furie annonciatrice de l’ouragan Harvey. Pas trop envie de les plaindre, mais l’histoire s’est érigée sur la boue et le sang par des chefs aux mains sales, remarquez. Et ces lynchages à l’envers mènent à de tels dérapages révisionnistes.

     

    Cette semaine à Memphis, Tennessee, le cinéma Orpheum retirait de sa programmation de films classiques Autant en emporte le vent, projeté chaque année depuis 34 ans. Depuis les événements de Charlottesville, la production historique aux dix Oscar de Victor Fleming, adaptée du roman de Margaret Mitchell, offrait une vision trop romantique et stéréotypée du vieux Sud de la guerre de Sécession. Soit ! Mais à ce compte-là, The Birth of a Nation de D. W. Griffith, chef-d’oeuvre du muet (1915) odieusement raciste sur le même sujet, devrait s’effacer des cinémathèques et des anthologies du 7e art.

     

    Mieux vaut laisser la poussière retomber sur les bronzes et les oeuvres, plutôt que de les démolir. Les garder quelque part au frais aide à préserver du moins la mémoire historique. Ce n’est pas par sympathie pour les Ku Klux Klan de ce monde qu’on dit ça, mais parce que tout briser trop vite, c’est ne plus savoir ensuite quoi faire avec les gravats.













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