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    La culture du wow!

    Le grandiose définit notre espace culturel, au Québec plus qu’ailleurs. Nous sommes les champions de la proposition artistique festive et luxuriante. Au point d’en exporter les formules.

     

    L’été, l’abondance fait rouler les yeux du badaud sur la place des Festivals, durant les rendez-vous montréalais de rire, de jazz, de chansons, de tout ce qu’on voudra : un Quartier des spectacles archibondé, des artistes à chaque coin de rue. Faut aimer le coude-à-coude à 35 degrés bétonnés, par contre. Les âmes fragiles fuient les lieux, pour mieux savourer l’art dans le calme d’une petite salle intime ou les pieds sur leur pouf à la maison. Les autres, majoritaires, en famille et en fête, font le plein de wow !

     

    On est bons là-dedans. Ces méga-événements singularisent le Québec, attirent les touristes, séduisent le public local, mais occupent tout l’espace.

     

    Le temps d’une apothéose

     

    Montréal symphonique constituait un sommet dans le genre copieux, samedi dernier. La métropole n’a pas toujours 375 ans à célébrer. Ce fut géant.

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Montréal symphonique» constituait un sommet dans le genre copieux, samedi dernier.

    Trois orchestres symphoniques et plusieurs types de musique par un soir bleu d’été sur une montagne aux flancs bondés. De quoi réconcilier, le temps d’une apothéose, les identitaires et les inclusifs, les amateurs de musique classique et d’Isabelle Boulay, les « pures laines » et les « importés », Anglos et Francos, toutes couleurs unies.

     

    Dès le lendemain, quelques semeurs de trouble allaient quitter la métropole, direction Québec… prouvant que la musique n’adoucit pas les moeurs de tous. Il y avait d’abord eu trêve sur le mont Royal. C’était ça de pris.

     

    Pas certaine que Montréal symphonique aura converti au chant lyrique et aux Quatre saisons de Vivaldi des amateurs de hip-hop ou de pop québécois, mais les organisateurs du 375e anniversaire de Montréal ouvraient du moins le champ, quitte à essaimer pour tous les goûts. En ces temps de division, allez leur reprocher ce désir de se montrer rassembleurs.

     

    Reste que le public apprécie surtout ce qu’il connaît déjà. D’où cette ferveur accrue de la foule devant les chansons de Diane Dufresne et de Coeur de pirate. On la sentait moins concentrée à l’écoute d’un extrait d’un lied de Strauss par Marie-Josée Lord et des chants de gorge inuits. Pure question de familiarité sonore.

     

    Les saveurs fines

     

    Une oreille à pleine ouverture, ça se développe de bonne heure, sinon dans la famille, du moins sur les bancs d’école. Comme le goût de lire, ou de saisir la palette et la ligne d’un tableau.

     

    Les méga-événements ont le pouvoir de créer une convergence, pas celui d’initier aux harmonies plus fragiles. Trop heureux quand ces dernières ne cèdent pas toute la place aux accents commerciaux.

     

    La manne des manifestations d’abondance, chacun s’en réjouit : politiciens, commerçants et médias, devant des résultats tangibles, immédiats, en pièces sonores et trébuchantes, en nombre de clients au portillon.

     

    Cette partie-là de l’offre et de la demande est consolidée, financée, appuyée. Passons ailleurs. Notre société a fragilisé sa base au long des réformes scolaires et des propositions télévisuelles d’hilarité. Des maillons de la chaîne culturelle se sont égarés. Alerte ! On ne le répétera jamais assez.

     

    Sans la graine artistique fécondant l’esprit des enfants, sans un coup de barre de la société d’État en visée de qualité, la culture se confondra de plus en plus avec le divertissement et le gavage. Ça se vérifie à chaque rentrée culturelle. Un « tout-à-l’événementiel » plus aigu d’une fois à l’autre.

     

    Orchestres symphoniques, théâtres et musées nationaux, la plupart des institutions, faute d’atteindre le grand public par leurs seuls charmes, visent l’effet-choc. L’offre se fait surenchère, au long de l’année. Sans les festivals, les salons, les vedettes, les gros anniversaires et les célébrations thématiques pour occuper l’espace médiatique, les oeuvres orphelines ne trouvent plus leur lumière.

     

    Toute l’époque valorise ce trop-plein culturel, et ce, à l’échelle planétaire. Mais qui mange toujours épicé peine à apprécier les saveurs fines.

     

    Depuis longtemps, le cinéma donne le ton, au fait. Gavées de poursuites en voitures, d’émotions soulignées et d’effets spéciaux, plusieurs générations apprécient peu les caméras de lenteur et les ellipses des films d’auteur. Des fossés se creusent plus vite, entre culture savante et populaire, dans les sociétés aux racines culturelles fragiles comme la nôtre.

     

    L’initiation aux arts réclame en amont tant de volontés croisées aux recoins d’ombre, loin des projecteurs, sans résultats criants à l’autre bout, en une sphère de transmission si peu valorisée.

     

    On souhaite que les éducateurs attelés à leur petit troupeau d’élèves pour une sortie au musée, au concert, au cinéma, au théâtre ou ailleurs soient épaulés et traités avec autant de respect que les grands manitous des manifestations d’été. On souhaite redonner sur la place publique leurs lettres de noblesse aux murmures et au silence. Pas juste au bruit d’abondance. Les uns se nourrissent des autres.

     

    Éloge des petites choses

     

    Parlant silence, je me suis plongée dans Le Lanctume, album de dessins inédits de Réjean Ducharme, que les Éditions du Passage viennent de publier. Sa sortie fut devancée de deux semaines, pour coller au décès de l’auteur du Nez qui voque.

     

    Un album joyeux, sans prétention, un peu baveux, daté de 1966 ; recueil de dessins aux courtes légendes tissées de jeux de mots. Rien de majeur. J’en retiens un fragment : « J’aime les seules vraies choses : les petites choses. »

     

    Des événements ducharmiens se multiplieront cet automne, du coup dans le sillage d’une disparition : lancement-causerie, exposition des dessins du livre, lecture par Markita Boies au Festival international de littérature (FIL).

     

    Ducharme, roi des discrets, ne s’y serait pas pointé lui-même, mais qu’importe ? Faut bien pousser à la roue.

     

    Souhaitons surtout que, hors événement, un jour, par simple désir de se frotter à une grande oeuvre littéraire, un ado s’emparera de L’avalée des avalés pour entreprendre sa lecture : « Tout m’avale… »













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