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    Entrouvrir la porte de Barbe-Bleue

    En ces temps orwelliens de faits alternatifs, de filatures journalistiques, de dérapages identitaires, de contrôles en escalier et d’autocensure frileuse, certaines nouvelles donnent froid dans le dos.

     

    Ainsi, vendredi dernier, Le Devoir témoignait de consignes de sécurité à l’Office national du film (empreintes digitales et enquêtes de crédit) appliquées dès octobre aux pigistes, producteurs, réalisateurs, etc.

     

    Des questions ont surgi : un cinéaste devra-t-il montrer patte blanche, exhiber un casier criminel vierge de tout vol à l’étalage d’antan, offrir un profil de fédéraliste bon teint, avant de proposer son film ?

     

    Après tout, un message d’information envoyé aux employés de l’Office indique comme enjeu du filtrage le désir « d’évaluer la fiabilité d’un particulier et sa loyauté envers le Canada ».

     

    Tous les ministères et 80 organismes fédéraux doivent se soumettre à des normes intégrées petit à petit, instaurées en 2014 sous le règne de Stephen Harper, non abrogées par Justin Trudeau. Bien des employés fédéraux ont déjà donné. Soit !

     

    Sous les menaces terroristes accrues, allez empêcher l’État de multiplier les filets de sécurité dans ses officines… On comprend. Petit hic : l’ONF est la seule boîte de création du lot, avec risque d’affecter le contenu des oeuvres sous son aile… D’où la sonnette d’alarme. Dring !

     

    Ni Radio-Canada ni Téléfilm, sociétés d’État, n’ont à réclamer des empreintes à leurs employés et collaborateurs. Un statut d’agence culturelle fédérale vaut à l’Office d’entrer dans la contredanse.

     

    Lily Robert, directrice des communications à l’ONF, le révèle : son organisme a demandé une dérogation en haut lieu, comme boîte de création justement, avec refus fédéral au bout.

     

    Rien n’est jamais simple et il n’y a pas le feu (juste des signaux de fumée inquiétants).

     

    Lily Robert calme le jeu, rappelle que des rencontres avec les créateurs sont prévues, mi-septembre. Seules les personnes ayant accès aux systèmes informatiques, de paie ou de sécurité seraient soumises à ces contrôles. L’ONF demeurerait maître du contenu artistique. La possession d’un casier judiciaire devra être liée à la fonction du détenteur : fraude d’un directeur des finances par exemple, pour entraîner des sanctions. Sinon, pas d’inquiétude ! Nous dit-on. Soit !

     

    En tout état de cause, l’ONF tentera, nul n’en doute, de réduire les contrecoups de l’affaire. Plaignons ses porte-parole d’avoir à patauger dans cette mare-là…

     

    Car le fédéral a ainsi entrouvert la porte de Barbe-Bleue, que mieux vaut garder scellée… Les frontières entre le politique et la création ne sont pas toujours si étanches, on le sait : épauler des projets de sympathisants plutôt que d’adversaires, ça se fait en culture ici et là. Ces nouvelles mesures s’insèrent dans un climat global de défiance et d’angoisse. D’où l’émoi.

     

    Air du temps délétère

     

    J’ai appelé la cinéaste et actrice Paule Baillargeon, abasourdie devant le désir du gouvernement « d’évaluer la loyauté envers le Canada » des employés de l’ONF, quand tant de créateurs québécois ont des visées nationalistes : « On dirait que tout peut arriver, pas juste aux États-Unis… »

     

    Elle sent en arrière-plan le panorama de la création s’appauvrir, dans une atmosphère délétère : règne de l’ignorance, effet viral des emballements et hallalis qui poussent au conformisme. « Aujourd’hui, les films, les livres se ressemblent, en manque de styles propres et de voix libres. »

     

    Paule Baillargeon accompagne ce jeudi soir à la Cinémathèque la version restaurée par Elephant de La dame en couleurs, dernier long métrage de Claude Jutra, sorti en 1985. Elle y jouait une religieuse douce et perturbée dans un hôpital psychiatrique accueillant de jeunes orphelins de Duplessis.

     

    Rappelons que ce même Claude Jutra aura vu son nom effacé de l’espace public québécois en 24 heures, il y a un an et demi, sous des allégations de pédophilie. Paule Baillargeon consacra au cinéaste d’À tout prendre le documentaire Claude Jutra, portrait sur film, à l’ONF en 2002. Son legs lui tient à coeur. Et tout est lié.

     

    « On ne peut pas arrêter de voir les films de Claude Jutra, dira-t-elle en substance à l’auditoire. Il a été condamné 30 ans après sa mort, sans témoins à visages découverts et sans pouvoir assurer sa défense. » Les dérives d’une société prompte à encenser puis à lyncher ajoutent à ses yeux aux brouillards de l’air du temps.

     

    Jutra avait dirigé La dame en couleurs sous les assauts de la maladie d’Alzheimer et dut renoncer, sous les pressions de sa production, au rôle de peintre de génie et d’abîmes, attribué à Gilles Renaud. Un film miracle, imparfait, mal aimé à l’époque.

     

    Aujourd’hui, par-delà son unité chancelante, on salue l’oeuvre la plus ducharmienne du cinéaste. Le royaume enfantin souterrain, aux éclairages de mystère, mérite à lui seul sa redécouverte.

     

    Paule Baillargeon voit la création comme un oiseau libre, par-delà les tribulations, les errances et les embûches semées sur une trajectoire d’artiste. Libre mais menacée. Sa société l’angoisse, qui contrôle, scanne, efface et s’assoupit. De quoi rêver de s’inventer un monde meilleur, comme ces petits orphelins de Duplessis.













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