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    Le règne des suites

    Les vacances ne m’auront pas empêchée de suivre l’inénarrable feuilleton trumpien, ni d’assister au saisissant drame de guerre Dunkerque de Christopher Nolan, phénomène cinéma de l’été en zone occidentale.

     

    Phénomène ? Hum ! Pas partout. Un petit village gaulois résiste à l’envahisseur, comme dirait l’autre. Pointons sur la carte : juste ici !

     

    Au Québec, De père en flic 2 caracole au sommet, avec plus de trois millions et demi de recettes au guichet en sprint de départ. Loin de la Manche bombardée dans Dunkerque, ce sont les tendres combats entre papa et fiston qui passionnent chez nous. Pacifiques, les Québécois.

     

    Bonne affaire ! me direz-vous. L’engouement pour un film national fait rouler l’industrie, grimper nos parts de marché en salles obscures, en plus de réconcilier le public avec son septième art maison. Qui irait s’en plaindre ?

     

    Même Denys Arcand, en conférence de presse pour son futur Le triomphe de l’argent, au titre prédestiné, affirmait que le cinéma québécois se porte bien. Et d’en donner pour preuve les succès au guichet de suites de Bon Cop Bad Cop et de De père en flic.

     

    Hum ! Pas si simple, et on ose un doute….

     

    L’audace en fuite

     

    À Hollywood aussi, quand les studios enchaînent les suites de productions populaires, c’est mauvais signe. Signe qu’on n’est plus à l’heure de la prise de risque, mais du recyclage de recettes éprouvées. Signe qu’on n’ose plus rouler hors des chemins balisés.

     

    Pas sûr qu’on enfanterait aujourd’hui une comédie aussi originale que La grande séduction. En temps de disette — des grands écrans en perte de vitesse —, l’audace en prend pour son rhume.

     

    Ce qui n’empêche pas Bon Cop Bad Cop 2 et De père en flic 2 de se révéler supérieurs à leur premier volet. Meilleurs, chose certaine, que Les 3 p’tits cochons 2, de triste mémoire, lancé l’été dernier. Ce dernier aura pourtant récolté le Guichet d’or du film québécois le plus couru de 2016: près de 3 millions de recettes. C’est bien pour dire…

     

    On n’a rien contre les comédies populaires. Tant mieux si elles font recette. Mais faut-il crier victoire quand le cinéma d’auteur cherche son public et que les seules productions qui marchent s’offrent des profils aussi similaires ?

     

    Les films sur la condition d’hommes québécois — plutôt beaufs et machos, mais en quête de leur moi profond — sont ceux qui font des petits.

     

    Les cinéastes masculins, très majoritaires à la barre de nos films, grattent les plaies viriles en deux temps plutôt qu’un. Une démarche légitime, remarquez, dans notre société aux repères sexuels en fuite. Elle s’assortit hélas ! de portraits féminins estompés ou esquissés à gros traits bien clichés.

     

    Voilà le règne des pionniers Gilles Carle, Francis Mankiewicz, Michel Brault et consorts, fascinés par la psyché de leurs muses, bel et bien révolu. À quelques exceptions près, une diversité se perd à l’écran de nos films populaires.

     

    Assez pour donner la nostalgie des cuvées fastes du milieu des années 2000. Non seulement les Québécois s’étaient-ils rués sur leurs films nationaux, mais ils accordaient leurs faveurs à des oeuvres souvent exigeantes, comme Les invasions barbares, La grande séduction, C.R.A.Z.Y. Même le poignant Gaz Bar Blues de Louis Bélanger fit alors recette. Quant aux parts de marché du cinéma québécois, elles atteignirent le sommet inégalé de 18,2 % en 2005. Avec chute ensuite et déperdition de sens…

     

    Et la culture ?… Bordel !

     

    Une frilosité accrue semble révéler les fractures du Québec. Allez trouver trace d’une vie culturelle chez les héros de nos films… Ni livres à la traîne ni bibliothèque en fond de décor. Nulle voix n’évoque à l’écran une sortie au cinéma, au théâtre, un spectacle, un concert. Des exceptions, bien sûr ; La passion d’Augustine de Léa Pool, oeuvre historique sur l’amour de la musique qui avait rencontré pourtant son public, plus avide de beauté qu’on veut bien le lui laisser croire.

     

    Grosso modo, trop de préjugés laissent planer ce message pernicieux d’une culture réservée à l’élite. Alors qu’elle s’adresse à tous.

     

    Ovide Plouffe et son amour de l’opéra ont pourtant marqué les mémoires. Les poèmes du jeune héros de J’ai tué ma mère inspirèrent des adolescents. Mais les auteurs n’osent plus…

     

    Dans Le mirage de Ricardo Trogi en 2015, satire aigre-douce de nos sociétés de consommation, le budget du couple principal, dévoilé à l’écran, ne comportait aucun volet culture. Évacué d’office.

     

    Ainsi, la plupart des cinéastes et scénaristes québécois, même au film d’auteur — Denys Arcand et Bernard Émond nageant à contresens —, privent de goûts artistiques leurs personnages, quel que soit leur milieu d’origine. Ainsi appauvrit-on un imaginaire collectif.

     

    Il ne s’agit pas de transformer en érudits des héros de misère, mais l’évacuation de la sphère culturelle au quotidien apparaît si généralisée au cinéma québécois qu’elle relève du blocage. Alors, de suite en suite, ne risque-t-on pas de larguer encore plus ces notions fragiles d’audace et de poésie ?













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