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    «375 berceuses pour Montréal» fait voyager des chants de l’intime

    Sur un carré d’herbe sont déposées des berçantes en petites stations pour une à quatre personnes. Sur la partie supérieure de ces chaises, près des oreilles, on a installé des haut-parleurs qui jouent en boucle, selon la station, le même montage sonore d’environ une heure.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Sur un carré d’herbe sont déposées des berçantes en petites stations pour une à quatre personnes. Sur la partie supérieure de ces chaises, près des oreilles, on a installé des haut-parleurs qui jouent en boucle, selon la station, le même montage sonore d’environ une heure.

    Il n’y a pas que le trafic et le bruit qui font le coeur d’une ville. Une petite poésie de l’intime se chante chaque jour derrière des portes closes, dans toutes les cultures et les langues. Avec 375 berceuses pour Montréal, les Berceurs du temps dévoilent et partagent cette trame urbaine aux racines profondes, invitant les passants à l’écoute… ou au legs de leurs propres mélodies d’enfance.

    Depuis l’été dernier, une quinzaine de berçantes en bois et un vieux Westfalia reconverti en studio d’enregistrement se promènent de parc en place publique à Montréal. Il faut s’approcher, mais surtout s’asseoir pour entendre ce qui se trame : la création d’une archive sonore de berceuses, ce chant intime, souvent très personnel, qui ne vit qu’au bord de la nuit.

     

    Jusqu’à présent, les Berceurs du temps ont recueilli 250 berceuses dans une vingtaine de langues. Le défi ? Atteindre le chiffre de 375 de manière à représenter la diversité de Montréal en cette année anniversaire.

     

    Le désir de reconnecter entre eux les citadins, souvent pressés par le temps, même un peu détachés de la mémoire qui les entoure, a poussé les artistes Sarah Dell’Ava, Ilya Krouglikov et Wolfram Sander, respectivement spécialisés en danse, en arts vivants et en théâtre, à créer ce pont culturel sous forme de pause urbaine, installé dans un endroit symbolique et relativement fréquenté.

     

    « Échanger des berceuses avec des inconnus, ça ne se fait normalement pas, lance simplement Wolfram Sander, rencontré avec ses collègues dans un atelier de l’immeuble Grover. Pour moi, c’est une ouverture : on lève le bouchon et il se passe quelque chose. »

     

    Une mémoire chantée

     

    L’installation est minimaliste : sur un carré d’herbe sont déposées des berçantes en petites stations pour une à quatre personnes. Sur la partie supérieure de ces chaises, près des oreilles, Wolfram Sander (aussi formé en menuiserie) a installé des haut-parleurs qui jouent en boucle, selon la station, le même montage sonore d’environ une heure.

     

    En retrait de ces chaises, un studio mobile reçoit ceux qui souhaitent chanter, devant micro, ce qu’ils connaissent comme berceuses — mamans, enfants, familles, aînés.

    Photo: Sarah Dell’Ava Une séance d’enregistrement dans le Westfalia transformé en studio pour le projet.

    « On cherche des chansons au sens plus général, comme expression de mémoire, comme lien entre les générations, explique Ilya Krouglikov. Ce qu’on qualifie de berceuse, c’est ce que la personne nous offre. » Dans le lieu clos du camion, bien qu’encore relié à la ville qui autour continue sa vie de sirènes et de klaxons, même les plus timides finissent par se remémorer deux, trois, quatre chants. « On accepte les trous de mémoire, les hésitations, les chants faux, les moments où il n’y a plus les mots mais juste la mélodie », illustre Sarah Dell’Ava, qui voit cette forme de chant comme un « élément rassembleur de toutes les traditions ».

     

    Et tout, absolument tout est bienvenu. Une femme et ses trois petites filles ont déjà chanté ensemble une pièce… de Francis Cabrel. « Elles chantaient presque à tue-tête ! se souvient en riant Sarah Dell’Ava. C’était vraiment leur moment, leur rencontre, leur lien avant d’aller dormir. »

     

    S’il a recueilli de nombreux chants québécois, dont les berceuses créoles entendues dans Passe-Partout, le projet compte aussi des contributions en russe, en espagnol, en japonais, en allemand et même en lingala, une langue de la République démocratique du Congo.

     

    « Forcément, il y a des chansons dont on ne comprend pas un mot, observe Ilya Krouglikov. Et pourtant, ça ne pose pas de problème. C’est là que se dressent les ponts entre les cultures. » La rencontre se noue, bref, par la mise en commun des rituels.

     

    De l’intime au public

     

    Mais pourquoi avoir choisi la berceuse ? Pour sa puissance communicative parfois venue de très loin — du plus profond de l’enfance ou des liens, existants comme inexistants, avec ceux qui nous ont bercés. Des liens imaginaires, parfois. « C’est aussi un désir anthropologique de voir l’humain s’ouvrir à la musique et se laisser transporter d’un monde réel à un autre monde, résume Wolfram Sander. Celui des rêves, de la nuit. »

     

    Parfois, ce n’est même plus une berceuse — les chants prennent la forme d’une prière, d’un apaisement pour soi ou pour l’autre, même d’un chant de guerre ou d’un conte grivois, note Sarah Dell’Ava.

     

    Au moment du rodage de leur projet chez Dare Dare, l’automne dernier, le collectif avait été accompagné par un philosophe. « Il a fait la distinction entre l’intime et le privé, glisse Ilya Krouglikov. La berceuse est intime, mais elle n’est pas privée. C’est un héritage public, partagé. J’ai trouvé cette réflexion très juste et très belle. » D’où l’idée de creuser, de donner au projet une dimension quelque peu « archéologique » pour le 375e anniversaire de Montréal, où l’histoire des habitants rejoint celle, tout aussi subtile, de la ville.

     

    Strates de ville

     

    Avec l’aide du Centre d’histoire de Montréal, le collectif a donc choisi quatre places publiques de l’arrondissement de Ville-Marie qui ont changé de vocation depuis leur fondation : le square Dorchester, un ancien cimetière ; la place de la Paix, un espace jadis occupé par le marché Saint-Laurent ; la place Sun-Yat-Sen du Quartier chinois, symbole d’une des grandes vagues d’immigration qu’a connues Montréal ; et la place de La Dauversière, qui fut au début du XXe siècle au coeur de la Petite-Syrie.

     

    « Avec les événements politiques des dernières années, il y a peut-être une méfiance qui augmente vis-à-vis des immigrants, constate Ilya Krouglikov. Découvrir que la Petite-Syrie était là bien avant, que les ancêtres [des immigrants syriens] sont venus à Montréal, c’est important. »

     

    Un dépliant résumera l’histoire de chaque place où se posera l’installation, mais l’idée reste de s’imprégner des chants et du lieu, ni trop calme (pour éviter l’isolement) ni trop bruyant, pour réfléchir à ce que le passé laisse comme traces en soi.

     

    À terme, au mois d’août, une archive sonore de 375 berceuses pour Montréal sera mise en ligne de manière à conserver ce patrimoine oral et forcément « fugitif ». Le collectif espère ainsi contribuer à faire vivre ce qui, comme ailleurs dans le monde, risque de se perdre avec le recul de certaines coutumes. « Ce n’est plus une oeuvre d’art, analyse Sarah Dell’Ava, mais un projet où chacun participe à quelque chose de plus grand que soi. »

    En quatre temps Square Dorchester. Le vendredi 28 juillet de 12 h à 18 h, et le samedi 19 août de 15 h à 20 h.

    Place de La Dauversière. Le samedi 29 juillet de 15 h à 20 h, et le vendredi 18 août de 12 h à 18 h.

    Place de la Paix. Le vendredi 11 août de 12 h à 18 h.

    Place Sun-Yat-Sen. Le samedi 12 août de 15 h à 20 h.


    375 berceuses pour Montréal (extrait audio)

    375 berceuses pour Montréal
    Du 28 juillet au 19 août












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