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    La vie à Montréal au temps d’Hochelaga

    Une plaque tournante du commerce bien avant la venue des premiers Européens

    François Bélanger, archéologue à la réserve des collections archéologiques de Montréal, montre à quoi pouvait ressembler un village de type iroquoien de la vallée du Saint-Laurent.
    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir François Bélanger, archéologue à la réserve des collections archéologiques de Montréal, montre à quoi pouvait ressembler un village de type iroquoien de la vallée du Saint-Laurent.

    Des ouvriers creusent la chaussée. La scène pourrait bien se dérouler aujourd’hui, mais nous sommes en 1860, à l’angle de ce que nous connaissons sous les noms des rues Metcalfe et de Maisonneuve, bref, en plein coeur du centre-ville de Montréal. Par hasard, dans la terre froide de l’automne, on trouve des tessons de poteries, des pipes, des morceaux d’os. Le recteur de l’Université McGill, John Dawson, est à deux pas. Il vient voir, s’étonne, trépigne. Se peut-il qu’on ait trouvé là les vestiges d’Hochelaga, le village visité par Jacques Cartier en 1535 ?

     

    Une plaque de bronze, installée à l’entrée de l’Université McGill, signale encore aujourd’hui cette découverte et avance même qu’on se trouve sur le site d’Hochelaga. Mais rien n’est moins certain, croient nombre d’archéologues, dont le professeur d’anthropologie à l’Université de Montréal Christian Gates St-Pierre. Le professeur doit d’ailleurs conduire de nouvelles fouilles près de là cet été. On vient d’en achever d’autres, sous la direction de l’archéologue Claude Chapdelaine.

     

    Et qu’est-ce qu’on a trouvé ? « Peut-être un autre site de village » préhistorique, dit François Bélanger, archéologue à la Ville de Montréal, sans vouloir trop s’avancer avant que les analyses des pièces trouvées ne soient livrées. Les villages sont en vérité nombreux.

     

    Curieusement, il faut attendre 1989 pour que la Ville se dote d’un service archéologique. La Ville de Montréal conserve, sous la bonne garde de François Bélanger, une collection d’objets archéologiques autochtones, portion de vases délicatement décorés, pointe de flèche, outils, têtes de pipe, etc. Ils ont été recueillis au fil des travaux de construction qui continuent de structurer dans la ville le calendrier de l’archéologie.

     

     

    Chaleureux

     

    « Montréal est déjà un carrefour avant l’arrivée des Européens », explique l’archéologue Eric Chalifoux. Membre de Recherches amérindiennes au Québec, il a collaboré à l’édition de Lumières sous la ville, un ouvrage qui raconte Montréal par l’archéologie.

     

    Sous l’étonnante petite chapelle Marguerite-Bourgeoys du Vieux-Montréal, on a par exemple trouvé des signes d’une présence amérindienne qui remonte à environ 2400 ans. Un site fouillé en 2000, rue Saint-Éloi, montre une présence autochtone il y a 4000 ans. Les animaux règnent. Certains sont vénérés. Au premier chef l’ours, longtemps un symbole royal aussi en Europe.

     

    Le cinéaste et poète Pierre Perrault, capable de réciter par coeur de longs passages des voyages de Cartier, tenait cet habile marin malouin pour le premier de nos écrivains. Cartier, a souligné Perrault au bénéfice d’un vaste public, constitue une indépassable introduction à l’ethnographie amérindienne et à la littérature de ce pays.

     

    Dans ses récits de voyage, Jacques Cartier observe que devant Hochelaga il trouva « des terres labourées et belles, grandes champaines, plaines de bledz de leur terre ». Les autochtones cultivent notamment le maïs, la courge, les haricots, le tournesol, le tabac. On mange du poisson, beaucoup de poisson. Hochelaga est composé d’une cinquantaine de maisons longues faites d’écorces, soigneusement protégées par une palissade.

     

    L’accueil que reçoit Cartier peut faire penser à des récits de Tahiti où des étrangers, à leur arrivée, sont couverts de fleurs et de baisers.

     

    Le village d’Hochelaga était un chef-lieu important. Mais les villages se déplaçaient. « Ils changeaient de place, au rythme de l’épuisement des sols et du dépérissement des maisons d’écorce », explique l’archéologue Laurent Girouard, qui a fouillé plusieurs sites.

     

    Au temps où Cartier vint en Amérique, on peut estimer à 10 000 personnes la population des Iroquoiens du Saint-Laurent. Les autres nations comptent aussi des milliers de membres. En Amérique du Nord, certaines citées de la préhistoire sont aussi grandes que les villes les plus importantes d’Europe à la même époque. Sur les bords du Mississippi, près de ce qui est aujourd’hui la ville de St. Louis, on trouve Cahokia : 30 000 personnes y vivent.

     

    Rien de tel à Montréal, bien qu’on estime à 1500 ou 2000 personnes la population d’Hochelaga. « Dans une maison longue amérindienne habitent plusieurs familles, apparentées selon une lignée matriarcale. Le mari rejoint la famille de la femme. La dimension des maisons est variable. Autour d’elles, selon un parcours irrégulier, des rangées de pieux protègent aussi bien contre les bêtes féroces et les ennemis que contre les chevreuils ou d’autres bêtes capables de manger les récoltes », dit Laurent Girouard. Les maisons ne sont pas disposées à l’équerre, contrairement à l’image qu’on en donne souvent.

     

    L’odeur de Montréal

     

    Cartier n’est pas le premier Européen que rencontrent ces populations. Depuis longtemps, « des Basques sont présents dans le fleuve, tout comme différents pêcheurs », dit Christian Gates St-Pierre. « Les Amérindiens sont déjà habitués au commerce. » Cartier peut être le premier parce qu’il nomme et écrit. « On l’attendait, Cartier. Si trois navires arrivaient sur le Saint-Laurent, les nouvelles allaient vite le long de la côte, de village en village. Il arrive avec des biens, des perles de verre, des armes à feu, des bateaux imposants. »

     

    Le commerce, ces populations le pratiquent déjà. Le réseau d’échanges dont témoignent les différents sites archéologiques laisse d’ailleurs deviner un très vaste réseau d’échanges préexistant à l’arrivée des Blancs. Certains objets autochtones trouvés à Montréal proviennent souvent de très loin. Du cuivre natif venu des Grands Lacs. Des perles du sud des États-Unis. Du chert du Maine et du Vermont. Du jaspe de Pennsylvanie. Ces objets reposent souvent dans une portion de terre noire caractéristique de cette période, une terre, dit l’archéologue François Bélanger, « qui sent Montréal ».

     

    Plusieurs archéologues disent sourciller lorsqu’ils entendent dire aujourd’hui que Montréal est situé en territoire mohawk. Du point de vue des connaissances archéologiques, ce sont plutôt des cousins des Iroquoiens de la vallée du Saint-Laurent, explique Christian Gates St-Pierre, comme d’autres de ses collègues.

     

    Après le passage de Cartier, c’est un peu un mystère. « Les Iroquoiens du Saint-Laurent ne disparaissent pas, contrairement à ce qu’on pense souvent, mais trouvent refuge dans d’autres nations. Ils sont déplacés et intégrés » dans d’autres cultures autochtones.

     

    Lorsque le 17 mai 1642 Maisonneuve débarque avec une cinquantaine des siens sur un site déjà fréquenté précédemment par des Européens, dont Samuel de Champlain, l’île est devenue un lieu d’échanges plus tendus où le danger pointe vite le nez. À Québec, le verrou du grand fleuve, on avait déjà suggéré à ces missionnaires aux visées providentielles de ne pas y aller.













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