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    Exposition

    La découverte de Jeanne Mance

    L’exposition du Musée des Hospitalières présente celle qui a administré l’hôpital Hôtel-Dieu toute sa vie en la situant dans son terreau natal de Langres, en France, et à Paris

    Cette haute sculpture sur bois date de 1942, une œuvre signée Médard Bourgault et réalisée à l’occasion du tricentenaire de Montréal.
    Photo: Jean-François Nadeau Cette haute sculpture sur bois date de 1942, une œuvre signée Médard Bourgault et réalisée à l’occasion du tricentenaire de Montréal.

    Pour qui souhaite comprendre les assises européennes du curieux projet missionnaire à l’origine de Montréal, voici un incontournable : au Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu s’ouvre ce mercredi une exposition consacrée à Jeanne Mance, pilier de la fondation de cette colonie, modèle d’un certain engagement féminin au XVIIe siècle.

     

    Sur la gauche, tout de suite en entrant, le regard est d’abord attiré par une haute sculpture sur bois datée de 1942, une oeuvre signée Médard Bourgault et réalisée à l’occasion du tricentenaire de Montréal. Dans la vision du célèbre artiste autodidacte de Saint-Jean-Port-Joli, Jeanne Mance apparaît longue, plutôt décharnée, pâle en tout cas comme un cierge de Pâques. Elle semble en fait tout droit sortie d’une délicate représentation de la Vierge tirée d’un tableau craquelé du Moyen Âge.

     

    On ignore en fait à quoi pouvait bien ressembler Jeanne Mance. Aucun portrait d’époque n’existe. Seulement des représentations admiratives, forcément des interprétations liées à l’image qu’on se fait d’elle, de son rôle et de sa place à un moment précis de l’histoire.

     

    Dans la seconde moitié du XIXe siècle, une autre image de Jeanne Mance s’impose grâce à une petite huile sur bois, un tableautin signé Dugardin. Derrière, une inscription : « Vraie copie du portrait de Mademoiselle Mance. » Qui donc démêlera les songes de l’histoire ?

     

    La correspondance de Jeanne Mance est perdue. On ne connaît de sa main que quelques rares traces écrites, dont un « mémoire du bois », simple lettre qui rend compte de son emprunt de matériaux pour la construction de son Hôtel-Dieu. La lettre est exposée sous verre. L’écriture est droite, ferme, assez facilement lisible.

     

    Antécédents

     

    « D’habitude, on présente Jeanne Mance dans sa mission de la Nouvelle-France », explique Louise Verdant, la directrice générale du Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Et pour une fois, poursuit-elle, on s’attache plutôt à montrer les antécédents à son arrivée.

     

    Cette femme symbolise en quelque sorte un projet qui, bien entendu, la dépasse et lui survit après sa mort, en 1673. « On prend le personnage et on l’interroge », dit Louise Verdant.

     

    L’exposition recompose le monde auquel Jeanne Mance appartient. Son espace natal en Champagne d’abord, à Langres, une petite ville froide où pullulent les communautés religieuses. Jeanne Mance y fréquente les Ursulines. Un détail ici : ces femmes unies à leur Dieu comptent alors parmi les premières à assurer la promotion de la fourchette à table.

     

    « Elle a connu la peste, raconte Louise Verdant. Sans doute plusieurs membres de sa famille en sont-ils morts. »

     

    Deuxième enfant d’une famille de 12, elle habite rue de l’Homme sauvage. Rien à voir avec ce mythe du Bon Sauvage qui peuplera la littérature au sujet du Nouveau Monde. On sait qu’elle épaule son père, un petit notable. Elle est à son affaire.

     

    Jeanne Mance connaît aussi les misères de la guerre de Trente Ans. Pendant cette époque de misères, un hôpital de charité est construit à Langres. L’évêque, Mgr Sébastien Zamet, y soutient en parallèle l’établissement d’une société de dames pieuses. C’est probablement dans ce cadre que Jeanne Mance se dévoue, tout d’abord comme garde-malade.

     

    Dévote, Jeanne Mance ne souhaite pas pour autant appartenir à un ordre religieux. Elle n’est pas différente en cela de bien des jeunes femmes de son temps. Elle aura des directeurs de conscience jésuites, de part et d’autre de l’Atlantique. Elle lit leurs Relations, ces récits mouvementés, immensément populaires. S’ajoutent à cela les récits qu’elle entend de son cousin, Nicolas Dolebeau, qui l’encourage à continuer d’espérer des bienfaits projetés d’un voyage outre-Atlantique.

     

    Mystique

     

    Jeanne Mance appartient à un temps de l’histoire où l’Église gonfle sous les effets des ferments que lui injecte le Concile de Trente (1545-1563). C’est la contre-réforme, un élan puissant qui donne une énergie nouvelle aux consciences religieuses.

     

    Il est difficile de concevoir aujourd’hui pareil renouveau mystique. Mais en un mot, disons que la présence de l’Église dans le territoire des consciences s’accroît. Beaucoup de gens de l’aristocratie et de l’élite sociale se réunissent dans le dessein d’élever leurs aspirations dans des oeuvres religieuses concrètes.

     

    À Paris, Jeanne Mance est reçue dans cet esprit par la reine, Anne d’Autriche. Elle voit et compte aussi sur Angéline Faure, fille d’un riche diplomate, épouse d’un des hommes les plus puissants de son temps, Claude de Bullion, lequel nage dans l’or. On prête à ce Bullion, ministre de Louis XIII, des comportements étranges et une honnêteté douteuse. Mais de son or, personne ne doute. Le Musée présente un portrait de sa femme, la « bienfaitrice » de Jeanne Mance : robe noire, foulard doré, pieds posés sur un épais coussin orné de filets d’or. L’époque est peut-être dans ce détail : les pieds ne touchent pas à terre.

     

    Jeanne Mance tisse d’étroites relations avec des puissants et des croyants afin que le projet missionnaire auquel elle aspire parvienne à voguer.

     

    À La Rochelle, le grand port de mer, elle s’embarque pour les Amériques, vraisemblablement sur un bateau de charge, une flûte hollandaise. Jérôme Le Royer de La Dauversière, grand dévot lui aussi, croit avoir trouvé en elle quelqu’un capable d’organiser la gestion et l’administration d’une colonie fondée sur un élan religieux partagé. La conversion des « païens » est un objectif commun. Mais on comprend qu’il y a là, d’abord et avant tout, des aspirations personnelles et profondes qui se conjuguent en un élan qui demande une forme de sacrifice mystique.

     

    Il faut alors de quatre à douze semaines pour traverser l’Atlantique. Jeanne Mance traversera l’Atlantique sept fois.

     

    Du monde qu’elle touche du regard à son arrivée, on n’apprendra pas grand-chose. Mais du monde qu’elle projette à partir de ses aspirations européennes, on découvre en revanche beaucoup grâce à cette exposition néanmoins toute simple.

    Jeanne Mance (1606-1673). De la France à la Nouvelle-France
    Au Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal dès ce mercredi












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