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    Idées

    Claude Haeffely à la pointe du vent

    3 mai 2017 | Jean Royer - Ex-responsable des pages culturelles et critique littéraire au «Devoir» de 1977 à 1991 | Actualités culturelles
    Haeffely a mené une vie au carrefour de l'instinct et de l'imaginaire, écrit l'auteur. 
    Photo: Gabor Szilasi Haeffely a mené une vie au carrefour de l'instinct et de l'imaginaire, écrit l'auteur. 

    Claude Haeffely, décédé le 1er mai, occupe une place à part dans l’histoire récente de la poésie québécoise depuis les années 1950. Sa présence, fondatrice, poursuit toujours l’esprit du « refus global » des poètes et des artistes automatistes et de la tendance surréaliste, avec une fantaisie débridée, certes, mais libératrice contre l’angoisse ou la bêtise. Ses poèmes et ses dessins participent d’une révolution du langage et traduisent une curiosité insatiable de la vie en même temps qu’une passion irréductible pour l’acte de création.

     

    Cet amateur de la lettre et de l’image est à la fois un artiste et un provocateur, un rassembleur et un animateur de la vie littéraire et de l’édition de poésie.

     

    […]

     

    « La poésie est d’abord un cheminement », a déjà affirmé Claude Haeffely. Son livre La pointe du vent nous en dit long là-dessus. Images et proses, souvenirs et rêves d’enfance, dessins et lettres d’amis plantent les balises d’une vie passionnée de création. D’ailleurs, écrira encore Haeffely : « Seule la passion entretient un certain désordre essentiel à la bonne marche de notre vie. »

     

    À la parution de La pointe du vent, en 1982, Claude Haeffely est conservateur adjoint au Musée d’art contemporain. Il n’est pas arrivé là par hasard : toute sa vie d’homme l’a conduit de l’écriture à l’image. Poète et passionné d’édition, il s’est fait artisan des lettres à Paris en 1944 puis en 1953 à Montréal, où il se joint vite à Roland Giguère et Gérard Tremblay pour animer les Éditions Erta.

     

    Il retourne quelques années en France où il gère une ferme en Gironde et fonde Le Périscope, des cahiers de poésie francophone où il publie, entre autres, les premières versions des grands poèmes de Paul-Marie Lapointe et de Gaston Miron, ainsi que des encres de Roland Giguère et de Léon Bellefleur. Revenu au Québec en 1962, il opère une galerie d’art avant d’animer au ministère des Affaires culturelles la revue Culture vivante, qui témoigne des tendances de la création artistique des années soixante. Haeffely quitte la revue quand le sous-ministre Guy Frégault veut en faire un bulletin de propagande du ministère. On retrouve alors Haeffely à la Bibliothèque nationale, où il organise la Semaine de la poésie en 1968. Enfin, Claude Haeffely sera, ne l’oublions pas, l’initiateur de la mythique Nuit de la poésie du Gesù en mars 1970 et des manifestations de Poésie ville ouverte à Montréal en 1983.

     

    Au milieu des années 1970, Haeffely inventera un outil pédagogique destiné à faire connaître l’alliance du dessin et de la poésie à un large public. Il crée pour l’Office du film du Québec des documents audiovisuels à l’enseigne des Griffes-ô-graffes. Un carrousel de 80 diapositives synchronisé à une bande sonore raconte, en 15 ou 30 minutes, l’oeuvre d’un dessinateur, d’un photographe ou d’un phénomène de l’art populaire. Ces documents ne seront pas diffusés finalement, mais ils auront illustré le bouillonnement artistique des années 1960 et 1970.

     

    […]

     

    Puis, au début des années 1980, vous retrouverez notre homme au Musée d’art contemporain, affairé à son bureau situé derrière les archives. C’est là qu’il prépare des expositions un peu spéciales, comme celle de Françoise Bujold en 1981. Si vous avez vu passer dans les couloirs du musée un Alsacien blond aux yeux chercheurs, avec un air de flotter entre la vieillesse et l’enfance, entre la sagesse et l’étonnement perpétuel : c’est bien Claude Haeffely.

     

    Certes, l’homme est poète. Toujours prêt pour partir à la conquête de l’ivresse. « Il faut retrouver la poésie naturelle de tout », vous clamera-t-il en bon défenseur de l’art brut et en surréaliste fidèle à la révolution du langage. Dans ses livres travaille un surréalisme passionné, nourri de jazz et d’érotisme, écrit comme on rêve au petit matin.

     

    Ce que nous apporte La pointe du vent, ce sont les rumeurs de cette poésie : les proses et les pauses du poète, les rêves et les gestes de l’homme, ses rires et ses éclats. Nous empruntons véritablement les sentiers de la création et nous voyons apparaître les êtres et les paysages qui habitent une vie. La Bretagne et le Château rose de l’enfance. Un champ d’orge et les trois premières femmes de la vie du poète : Popom, Mary et Françoise. (« Popom », c’est le surnom affectueux que Claude et ses deux soeurs donnaient à leur mère).

     

    Lisant ce livre, on découvre aussi la poussière d’une gare bombardée au fond du jardin. Se révèlent des rêves décisifs. Des poèmes mis en dessins par André Montpetit. De grands textes qui ont accompagné les oeuvres d’Angèle Beaudry, de Kitty Bruneau et de Michèle Cournoyer. Des préfaces pour expositions ou albums d’art. Des lettres d’amis : Gaston Miron, Gérard Blanchard, Noël Cormier, André Bosmans, Jacques Boulay et tant d’autres. Un texte magnifique de Gaston Bachelard sur la gravure. Des éclats de rire et des mots pour enfants. Une obsession pour les crapauds et une « Soupe aux organigrammes ». Des histoires d’amour pour des femmes et pour des livres. Des arbres dessinés à la pointe du vent par Gérard Tremblay, Léon Bellefleur et Roland Giguère, qui ajoute : « arbre des nuits sans fin arbre pour dire les noms des amis comme on compte les branches qui plient sous les doigts de la main un dimanche après-midi ».

     

    Oui. Ce livre compose un rameau de créations, d’amours et d’amitiés qui nous racontent une vie en état de poésie. Une vie au carrefour de l’instinct et de l’imaginaire.













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