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    375e de Montréal

    Le conteneur comme métaphore du monde actuel

    Un assemblage de ces immenses blocs Lego servira de mur de projection

    Une partie des conteneurs qui seront utilisés pour un spectacle son et lumière dans le cadre du 375e de Montréal est disposée sur un quai du Vieux-Montréal.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Une partie des conteneurs qui seront utilisés pour un spectacle son et lumière dans le cadre du 375e de Montréal est disposée sur un quai du Vieux-Montréal.

    Dans chaque gars, il y a un petit gars. Le garnement joue au Lego. S’il est chanceux, en grandissant, il peut s’amuser avec des conteneurs, les empiler, les percer et les amarrer pour construire grandeur nature.

     

    Le grand gars Dave Bourdages est chanceux. Lui et sa bande du projet Avudo de la compagnie Finzi Pasca s’amusent en ce moment avec un bac rempli de 104 grosses boîtes métalliques. La troupe les transforme en écrans de projection pour le futur spectacle son et lumière à venir cet été dans le cadre des célébrations du 375e de la ville.

     

    Plus de la moitié des blocs repeints en gris pâle sont déjà en place sur un quai du Vieux-Montréal, près du Centre des sciences. Il en arrive deux à l’heure et la grue travaille fort délicatement sur un espace restreint prévu à l’origine pour recevoir le grain des Prairies.

     

    Les blocs Lego de fer sont lestés à la base, empilés et haubanés. La disposition des caissons imite l’épannelage d’une ville moderne. Le clin d’oeil aux modules d’Habitat 67 tout près, maintenant cinquantenaire, semble indéniable.

     

    « Nous avons empilé nos conteneurs sur neuf étages, ce qui semble être le maximum possible avec deux blocs de largeur »,explique le directeur technique Bourdages, installé dans son minibureau d’une roulotte de chantier, un autre genre de boîte de construction. « La structure un peu tordue de certaines caisses louées trahit leur âge et surtout leur fonction d’origine. »

     

    L’équivalent vingt pieds

     

    Le conteneur en acier Corten de grand format a 61 ans cette année. Il a été inventé par le transporteur routier américain Malcolm Maclean en 1956 pour faciliter le chargement et le déchargement des marchandises. Les premiers navires conteneurisés apparaissent dès le début de la décennie suivante. Les premiers standards internationaux datent de 1965 : l’adoption de « pièces de coin » équipées d’un cube en acier percé facilitant la manutention de la boîte et deux longueurs de base, à 20 ou 40 pieds.

     

    Ce mode de transport permet de diviser par deux les délais d’acheminement et par trois les coûts de fonctionnement. La contenance moyenne des navires s’établit maintenant à 12 000 unités de base, l’équivalent vingt pieds (EVP, ou TEU en anglais). Les plus gros porte-conteneurs en chargent plus de 19 000. Les projections prévoient qu’en 2020, dans le monde, quelque 20 milliards de tonnes transiteront par 700 millions de conteneurs sur quelque 60 000 navires. Il s’en manipule déjà 16 à la seconde dans les grands ports. Vancouver, Montréal et Halifax sont les trois plus grands sites de transit conteneurisés du pays.

     

    Le sociologue allemand Alexander Klose parle du « principe du container » (le titre de son maître ouvrage de 2009). Il tient le site Internet Containerwelt.info, soit le monde-conteneur. Pour lui, la mondialisation est tout entière concentrée dans cette boîte, qui permet par exemple de transporter à moindre coût sur un navire battant pavillon panaméen, employant un équipage philippin mais propriété d’un armateur grec, une marchandise produite dans la ville-usine de Foxxconen Chine jusqu’au port intermodal de Hambourg, où elle pourra ensuite être transportée par camion vers l’hinterland.

     

    « Le conteneur est l’amphore ou le baril de la modernité mondialisée », résume Herr Klose. Il devient la métaphore de notre temps hypercapitaliste, mondialisé et interconnecté, modulable et malléable à souhait.

     

    Mieux qu’une route

     

    Voilà d’ailleurs pourquoi le romancier québécois Nicolas Dickner l’a placé au centre de son roman Six degrés de liberté paru il y a deux ans chez Alto. La jeune héroïne, Lisa Routier-Savoie (notez l’aptonyme), fait le tour du monde dans un conteneur réfrigérant spécialement aménagé. « C’est mieux qu’une route. Mieux qu’un passeport. Avec ça la géographie n’existe plus », dit un des malins qui l’aident à préparer le véhicule sans ailes ni roulettes.

     

    « Tout ce qui nous entoure, les vêtements, les meubles, les bébelles et les véhicules, est transporté par conteneur, dit M. Dickner en entrevue. Chacun demeure l’extension de sa culture, et notre culture inclut le conteneur. J’ai l’impression que, si j’avais parlé de cet objet il y a vingt ans, personne n’aurait porté attention. Maintenant, c’est en train de devenir un objet de la culture de masse. »

     

    Il faut « penser en dehors de la boîte », dit le mot d’ordre des industries créatrices. Mais pour innover, on peut aussi penser avec cette boîte métallique et détourner le symbole de l’uniformisation mondialisée. Londres a son Container City, 63 logements construits à partir de cette matière première bon marché, 120 conteneurs colorés au total. La cité universitaire de Weckehof à Amsterdam, érigée en 2006, en utilise huit fois plus. Il s’agit du plus grand complexe du genre dans le monde.

     

    Grandes et petites boîtes

     

    Le conteneur permettant de repeupler les villes à peu de frais ? La grande boîte prenant même sa revanche sur les little boxes, ces petites maisons uniformisées des banlieues d’après-guerre ridiculisées dans les années 1960 par la chanteuse folk Malvina Reynolds (Little boxes all the same / All made out of ticky tacky) ? Franchement, le professeur de l’Université de Montréal Gonzalo Lizarralde n’y croit pas.

     

    « Dans l’habitat, son utilisation s’avère décevante, répond le spécialiste du logement social et de la reconstruction dans des zones dévastées. J’ai souvent travaillé en contexte postcatastrophe, et le conteneur y a été très, très décevant, dit-il. Cette boîte métallique s’adapte très mal au climat. Pour dormir, pour l’usage domestique, elle ne convient pas. L’isoler coûte très cher et, si on ouvre trop la boîte, il faut renforcer la structure, ce qui coûte de l’argent et élimine l’avantage du préfabriqué. »

     

    À ses derniers comptes, il y a quelques années, un conteneur à recycler coûtait 4000 $, transport en sus. Au total, à Haïti ou ailleurs, construire une maison plus fonctionnelle et mieux adaptée revient moins cher. « La tendance actuelle à réutiliser le conteneur en design, en aménagement éphémère, me semble beaucoup plus riche et intéressante », dit encore le professeur.

     

    Le Village au Pied-du-Courant, près du pont Jacques-Cartier, le prouve très bien merci. La version 2017 du site estival transformera une dizaine de conteneurs. Il y aura la traditionnelle boîte-bar, une galerie d’art étendue à deux modules, un cabinet de lecture (agence PAK et LAAT), puis une nouveauté d’Umiko, l’initiative d’aquaponique et d’« upcycling » de déchets organiques par des insectes occupant deux étages, avec serre en hauteur.

     

    « Utiliser des conteneurs semblait tout naturel,explique Samuel Rancourt. Responsable de la charrette de design et des aménagements du Village, c’est un autre gars qui assume son petit gars. Nous avons une grande proximité avec le port de Montréal et, visuellement, nous sommes donc en accord formel. C’est un objet très durable, très solide, peu cher, qui se travaille assez facilement. C’est devenu un incontournable des événements d’occupation transitoire. Il suffit d’une livraison, d’un coup de peinture, et le tour est joué. Le conteneur, c’est un bloc Lego à échelle humaine. »













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