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    Présidentielle au temps du choléra

    Le feuilleton de l’élection présidentielle française se suit de loin, la mine ahurie. Un spectacle presque aussi trépidant que celui des Américains quelques mois plus tôt : des peaux de banane jetées aux pieds des candidats, des poignards plantés en plein dos. Et les sourires étirés qui craquent, se recomposent. Les joies de la politique au temps du choléra et des menaces d’attentats.

     

    Toutes ces « affaires », terme poli pour qualifier les mains de François Fillion et de Marine Le Pen dans l’assiette au beurre, à coups d’emplois fictifs pour leurs proches, dégagent des relents monarchistes. Jetez des courtisans qui profitent des largesses du roi dans un XXIe siècle de crise économique et de migrations. Brassez la soupe… « Combien y a-t-il d’affaires dans l’affaire ? » demandait l'Infonie. On donne sa langue au chat…

     

    Sans sauveur de la nation à sortir du chapeau, cette France-là peut rebondir à droite comme à gauche, surtout dans un centre déraciné. Les sondeurs, échaudés par de mauvais auspices passés et les turbulences présentes, désavouent leurs boules de cristal.

     

    Les clivages gauche-droite, qui bloquent encore la vue, navrent les observateurs étrangers. Désolés sommes-nous d’y voir la langue et la culture larguées comme archaïsmes malsonnants ou récupérées tout croche par la droite. Amers seront sans doute les lendemains d’élection. Le Festival de Cannes risque d’en être tout endeuillé.

     

    Ce pays-là, qui n’a jamais cessé de polémiquer, l’arme au poing, semble ignorer par quel bout saisir la modernité, entre admiration de l’Amérique et pleurs face au déclin de sa puissance passée.

     

    Admirable France pourtant, championne de l’exception culturelle, alors qu’ici l’accord de l’ALENA va se renégocier sous Trump avant qu’on ait compris à quel point les productions américaines menacent de laminer nos oeuvres et notre identité, si cette exception-là tombe en chemin.

     

    La culture française rayonne encore ailleurs. Mais elle peine à s’accrocher au train du jour, sans couper ses assises tout en allumant des torches pour voir au loin.

     

    Ses politiciens, jadis plus éclairés, se contentent de manier comme ici l’approche comptable : créer des emplois dans le secteur, offrir un meilleur accès aux temples culturels, mieux protéger le patrimoine. Mais proposer une vision nouvelle ? Pensez-vous ! L’ancienne mère patrie cherche sa boussole.

     

    Notre francophonie d’ailleurs aimerait que son vaisseau amiral cesse de voguer dans le brouillard. Ça démobilise toute la flotte. On suit ces débâcles dans l’impuissance.

     

    Et qu’en dit Pivot ?

     

    Laissant à leurs affres ces aspirants monarques, me voici plongée dans le livre de Bernard Pivot La mémoire n’en fait qu’à sa tête, qui traînait sur une table en attendant son heure. J’aime le côté bonhomme de l’ancien animateur d’Apostrophes. Rien d’acéré dans ses chroniques d’humeur et de souvenirs, mais un amour sincère de l’art, de l’histoire et la pensée, une ouverture vers l’ailleurs. Français pur vin, enfanté par Lyon, sans l’arrogance parisienne.

     

    Il a quelque chose de rond et de sensuel, moins cérébral que bien des intellectuels français venus croiser le fer sur son plateau, mais alerte, l’oeil ouvert. Lui qui vécut à cheval entre le livre, la télévision et l’Internet semble réconcilier les médiums et les époques.

     

    « À la télévision comme à la radio, le silence est honni, pourchassé, réduit à rien […], admet-il. Pourtant, les silences de Marguerite Duras à Apostrophes étaient sublimes. »

     

    Pas question pour lui de cracher dans cette soupe télévisuelle : « Elle crée du désir et c’est à mes yeux son mérite principal. » Le petit écran lui permit, il est vrai, de susciter des désirs littéraires : autre temps ! Sa traversée de la seconde moitié du XXe siècle lui laisse en tête des fragments de passé à semer au vent : « André Breton, puis Jean Schuster réunissaient les derniers surréalistes à La promenade de Vénus, café de la rue du Louvre choisi pour la poésie de son nom. »

     

    Il ressuscite Louise Labé, poétesse érotique de la Renaissance, éclaire les intrigues d’Aragon, envoie l’arrogance de Mauriac au tapis, rappelle une parfaite pirouette de Céline : « Le lecteur s’attend à un mot, et moi je lui en colle un autre. C’est ça le style. »

     

    Surtout, Pivot aborde la langue française en amoureux : « Elle doit vivre comme un grand corps musclé qui s’oxygène, qui retient ce qui lui convient et refuse ce qui l’appauvrit et l’enlaidit. » Sensible à la poésie de l’orthographe au point de trouver à l’accent circonflexe une grâce zéphyrienne.

     

    On se plaît à imaginer Pivot sur le siège de ministre de la Culture, en vain, mais chacun peut rêver. Il respecterait du moins le parcours glorieux des arts et des lettres dans sa patrie comme ses chemins d’avenir multiformes. Parce que la culture constitue un élément de sa vie, avec le vin, le football, l’académie Goncourt et l’humour ; mais un élément capital, non négociable, au sceau de la France gravé dessus.













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