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    Cueilleurs de mémoires

    Le pouvoir magique de la musique sur les aînés

    <p>Depuis 2009, la Société pour les arts en milieux de santé multiplie les manifestations</p>
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

    Depuis 2009, la Société pour les arts en milieux de santé multiplie les manifestations

    La clarinette, la guitare et la contrebasse entament un classique de jazz rétro de La Nouvelle-Orléans. C’est l’une de ces pièces que l’on imagine jouées dans un bar enfumé des années 1920, au petit matin. Pourtant, nous sommes en plein après-midi, dans la salle communautaire d’un centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) de Cartierville.

     

    Autour des trois musiciens, quelques dizaines de personnes âgées, la plupart en fauteuil roulant, souvent courbées sur elles-mêmes, accompagnent comme elles le peuvent le rythme de la musique. Certaines font doucement osciller leur fauteuil roulant, d’autres tapent discrètement du pied, et d’autres se contentent de se frotter les mains. Un homme replace un châle dans le cou d’une femme en fauteuil roulant, probablement sa conjointe. D’autres sourient, simplement, les yeux qui brillent.

     

    Le Early Jazz Band, un trio qui se spécialise dans la musique des années 1920 à 1940, a été invité ici par la Société pour les arts en milieux de santé (SAMS). Depuis 2009, l’organisme multiplie les manifestations musicales dans les CHSLD et les hôpitaux.

     

    Cette année, Françoise Henri, la Directrice générale et artistique de l’organisme, a eu une idée pour souligner le 375e anniversaire de Montréal auprès de ces personnes âgées. Avec un groupe de musiciens, elle a entrepris de faire la tournée des CHSLD pour récolter les souvenirs des personnes âgées qui les habitent. Ces souvenirs, rassemblés par des « cueilleurs de mémoire », ont été mis en texte par la poétesse Hélène Dorion et en musique par Kiya Tabassian. Le produit final, avec Kiya Tabassian au sêtar, Denis Plante au bandonéon, Suzie Leblanc à la voix et Elinor Fray au violoncelle, sera présenté ce mardi au Centre Phi, avant de faire la tournée des CHSLD qui l’ont inspiré.

     

    Françoise Henri croit profondément au pouvoir de la musique sur les personnes âgées.

      

    « La musique, on pense que c’est le meilleur moyen pour toucher nos aînés, explique Françoise Henri. Ça les touche particulièrement, surtout quand on va chercher dans leurs souvenirs, les choses qu’ils connaissent. Il y a en beaucoup qui ont connu la musique, classique ou autre, dans leur jeune temps. Et c’est magique, ce qui se passe. Ils renaissent en quelque sorte. La musique a des pouvoirs très particuliers sur le cerveau et la mémoire, une faculté presque magique d’aller allumer un genre de vitalité qu’on peut perdre avec l’âge. […] C’est comme si ça se passait dans un coin du cerveau qui n’est pas touché par la maladie, comme si on touchait à l’essence du soi. »

     

    Jean-Sébastien Leblanc, du Early Jazz Band, qui a donné une centaine de spectacles dans des résidences pour personnes âgées, peut en témoigner. Il raconte l’histoire de cette femme, alzheimer et mutique, qui était entourée de sa fille et de son accompagnante. « J’ai fait une chanson de Louis Armstrong, raconte-t-il. Elle a chanté toutes les paroles du début à la fin, elle qui n’avait pas parlé depuis des années. Sa fille et son accompagnante pleuraient. »

     

    Les ateliers qui ont précédé la création de l’oeuvre portaient sur différents thèmes : les loisirs, le travail, les conditions de vie, les voyages, la religion, les plaisirs coupables aussi. Après avoir écouté de la musique, les aînés s’ouvraient davantage, raconte le groupe des « cueilleurs de mémoire » de la SAMS.

    La musique a des pouvoirs très particuliers sur le cerveau et la mémoire.
    Françoise Henri, directrice générale et artistique de la SAMS
     

    Au CHSLD de Cartierville, il est impossible de ne pas constater l’ouverture que la musique provoque.

     

    À 84 ans, Jeanne Leduc est assise dans son fauteuil roulant à l’avant des spectateurs. Elle est arrivée ici il y a quatre ou cinq ans, avec son mari, qui est décédé depuis. « Je n’étais plus capable de faire mes commissions », dit-elle. Malgré une élocution laborieuse, elle raconte qu’elle a étudié le piano durant quatre ans quand elle était jeune. Chez les soeurs. Sa mère écoutait la radio pendant qu’elle travaillait, elle qui recevait des pensionnaires à la maison. La soeur de Mme Leduc, Thérèse, est elle aussi en fauteuil roulant, juste derrière nous. Son mari, qui l’accompagne aujourd’hui, raconte qu’elle jouait autrefois du violon, tandis que son frère jouait de l’accordéon. « Elle a arrêté quand elle m’a rencontré. Il y a 58 ans », dit-il en riant.

     

    Jeanne Leduc ne peut plus, elle non plus, jouer du piano. « Ça fait trop longtemps, dit-elle. Mais des fois, il y a des bénévoles qui jouent » sur le piano du CHSLD. Et heureusement que les bénévoles sont là, souligne-t-elle d’ailleurs, pour veiller à descendre tous les patients, ainsi que leurs fauteuils roulants, dans la salle où a lieu le spectacle.Denis Plante, le bandéoniste qui donne régulièrement des concerts solos avec la SAMS, perçoit aussi l’histoire musicale des aînés, eux qui connaissent mieux que personne les grands standards du tango des années 1940. « Alys Robi les chantait, Michel Louvain les chantait. C’est mon public qui connaît le mieux mon répertoire traditionnel », raconte-t-il. « Les notes du piano, le choeur des voix, racontent nos vies », écrit Hélène Dorion.

     

    La magie de la musique opère donc, malgré l’aphasie et la paralysie, malgré les tremblements et les pertes cognitives de tous ordres, malgré la monotone verdeur des murs et la fadeur déprimante des décorations de Pâques. L’onde de choc provoquée par la musique circule, dans les coeurs et les yeux. Quelques décennies de moins et tous se mettraient à danser.

     

    « Toute ma vie, j’ai dansé, avec la peur au ventre pour un seul baiser », raconte une femme dans le texte d’Hélène Dorion qui s’est inspirée de ce témoignage. « Plaisirs coupables, comme vous nous avez manqué… »













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