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    Histoires de filiations culturelles

    Cette semaine, avant la générale de la pièce Toccate et fugue d’Étienne Lepage au Théâtre d’Aujourd’hui, attendant l’ouverture des portes de la salle, mon voisin me dit : « L’auteur, c’est mon fils ! » On se connaissait. C’était Robert Marcel Lepage, le compositeur de musique qui travaille tant au cinéma. Il a signé la trame de plus de 150 longs métrages et vient d’être mis en nomination aux Iris du cinéma québécois pour celle d’Avant les rues, le beau film en langue attikamek de Chloé Leriche. On a discuté entre deux mouvements de spectateurs en quête de sièges.

     

    Robert M. Lepage, je reconnais sa touche musicale avant de voir son nom au générique. Ainsi l’autre soir, devant Iqaluit de Benoît Pilon (film très proche d’Uvanga de Marie-Hélène Cousineau, au fait). Tiens ! Ce sont ses harmonies. Effectivement…

     

    Clarinettiste et saxophoniste, il avait participé à plusieurs performances underground multimédias au cours des années 80 et 90 avec René Lussier et Pierre Hébert, Jean Derome aussi. Il a accompagné le contrebassiste Michel Donato, endisqué beaucoup, s’est trimballé d’une scène de musique actuelle à une autre. « Mes enfants venaient voir mes shows, dit-il. Ils ont toujours été très intéressés et critiques, et ce fut l’occasion pour eux de rencontrer des gens plus ouverts que conventionnels. La question de se conformer ou d’être créatif se pose dans la vie. »

    Photo: Nicolas Descoteaux Une scène de «Toccate et fugue», une pièce du dramaturge Étienne Lepage qui balaie les mauvaises excuses d’humains qui refusent d’affronter leur animalité brutale.

    Son fils Étienne Lepage est ce dramaturge (Rouge gueule, L’enclos de l’éléphant) qui décapite les fausses conventions de sa société à la fois individualiste et suiveuse, en exposant les pulsions inavouables de chacun.

     

    Dans Toccate et fugue — titre qui doit bien être inspiré par la musique paternelle —, ses jeunes personnages réunis pour un anniversaire raté égarent leurs maigres repères, et sous le masque des amitiés factices révèlent leurs vacheries, leurs instincts féroces, leurs rivalités mesquines, le vide de leur vie. La pièce balaie les mauvaises excuses d’humains qui refusent d’affronter leur animalité brutale. Son théâtre attrape l’air du temps pour mieux le dessouffler.

     

    Dans la marmite

     

    Les filiations de créateurs me fascinent. Une transmission se joue dès le berceau sous l’influence du milieu. Déterminant, le terreau sur lequel pousse un artiste. On connaît plusieurs cas de génération spontanée, remarquez : tant de poètes incompris sont nés sur des champs de pierres. Mais tomber petit dans la marmite des arts aide, bien évidemment, à affûter sa sensibilité. Une enfance s’y imprègne de culture, mais aussi de création, accrochant au passage des valeurs humanitaires parentales, le cas échéant.

     

    On retrouve beaucoup de l’engagement et du sens artistique de Manon Barbeau, la créatrice du Wapikoni, et du directeur photo Philippe Lavalette chez leur fille Anaïs Barbeau-Lavalette, l’auteure de La femme qui fuit et cinéaste d’Inch’Allah. Chez son compagnon, Émile Proulx-Cloutier, se dévoile le sens de la scène et de la polyvalence du père Raymond Cloutier, jadis du Grand Cirque ordinaire, comme la sensibilité de la comédienne Danielle Proulx. On sent vibrer un peu de Denise Filiatrault dans le jeu de sa fille Sophie Lorain (toutes deux incarnent une même femme à des âges différents dans C’est le coeur qui meurt en dernier d’Alexis Durand-Brault). Les enfants de la balle apprennent à rouler avant de marcher.

     

    Robert M. Lepage me parle donc de ses enfants : Félix, le designer de mobilier, Étienne, l’écrivain de théâtre, et Florence, l’artiste multidisciplinaire. « Celle-là s’est découvert une nouvelle passion, me dit-il, archiviste des Jésuites à leur maison mère du parc Jarry. Elle classe les photos, les documents sonores, les vieux films, les textes. » Une maîtrise en histoire de l’art, ça aide. La curiosité aussi. Mais tout est aussi question de stimulation précoce. Le compositeur précise parler beaucoup de cinéma avec Florence.

     

    Quant à Étienne, son père le voit en philosophe nietzschéen. « Il a toujours voulu écrire du théâtre. Dès 12, 13 ans, c’était au rythme d’une pièce par année. On peut parler de vocation profonde. Il est impliqué dans l’UPop, à la mission d’éducation populaire dans des cafés et bars de Montréal. »

     

    Robert M. Lepage m’avoue n’avoir appris à déchiffrer la musique qu’à 20 ans en l’étudiant à l’université. « Je viens d’une famille de neuf enfants,dit-il. Mon père jouait du piano à l’oreille, et tous ses enfants d’un instrument. Moi, c’était la clarinette. On se produisait dans le FLQ [rires] Famille Lepage Quintet. Un message circulait implicitement : “La musique est ce qu’il y a de plus beau au monde”. »

     

    Aimer et irradier

     

    La transmission artistique peut se passer de formation formelle, comme dans son berceau. Notre passé folklorique regorge de violoneux de génie qui n’avaient jamais défriché une partition, de peintres naïfs remarquables, ignorant les proportions du nombre d’or. C’est la pulsion créatrice et l’amour de la beauté qui naviguent d’une génération, d’une personne à l’autre. Aimer la culture, c’est irradier.

     

    Devant ces histoires de filiation d’artistes, on songe à quel point la culture s’inocule de bonne heure. Heureux, ceux qui baignent dès l’aube dans ces lumières-là. La plupart ont besoin de l’école pour s’initier à autre chose qu’aux valeurs du chacun-pour-soi et de la consommation, contre lesquelles Étienne Lepage se bat dans ses pièces comme son père dans sa musique.

     

    Ça prend tout un village pour éduquer un enfant, dit le proverbe africain devenu cliché. Et toute une société pour proposer autre chose qu’un passe-partout vers la réussite aveugle dans un monde en perte de sens.

     

    Sinon les parents, du moins l’environnement, la télé, les nouvelles technologies, l’école peuvent offrir de nouvelles possibilités, en s’attelant à la même roue. Rêve fou, il est vrai. Mais sans rêves, la planète fonce dans le mur.

     

    On se dit que la future politique culturelle aurait intérêt à ratisser large et à faire pleuvoir les arts partout.













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