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    Un artiste blanc peut-il peindre la douleur noire?

    Entre citation et appropriation, la ligne est mince quant à ce qui est acceptable ou pas

    Dana Schutz, «Open Casket», 2016. Huile sur toile.
    Photo: Collection de l’artiste Dana Schutz, «Open Casket», 2016. Huile sur toile.

    Emmett Till, nom emblématique de la violence raciale aux États-Unis depuis plus de 60 ans, vient de refaire surface dans l’actualité. Ce Noir, sauvagement tué et défiguré à 14 ans par deux Blancs qui le soupçonnaient injustement d’avoir dragué une Blanche, est au coeur d’un débat d’appropriation culturelle. La célèbre photo de 1955 qui le montre dans son cercueil a été reproduite en peinture par l’artiste Dana Schutz. Une Blanche, faut-il préciser.

     

    L’oeuvre Open Casket (cercueil ouvert) fait partie de la Biennale du Whitney Museum, manifestation ouvertement politique, en cours dans la métropole new-yorkaise. Un an après la dénonciation de l’absence de candidatures noires aux Oscar — le #OscarsSoWhite —, voilà un autre cas du reflet de la prédominance blanche dans les institutions culturelles, selon la communauté afro-américaine.

     

    « Nous avons besoin d’alliés blancs, pour qu’ils nous appuient, pas pour qu’ils parlent à notre place »,exprime l’artiste Parker Bright dans le média culturel en ligne Hyperallergic. Bien que la Biennale du Whitney n’ait jamais été aussi multiculturelle qu’en cette 78e édition, menée notamment par deux commissaires d’origine asiatique, des voix ont appelé à la destruction de la peinture de Schutz.

     

    Toujours le même clou

     

    « Pour moi, ce n’est pas de l’appropriation culturelle », avance Monia Abdallah, professeure en approches culturelles des arts visuels au Département d’histoire de l’art de l’UQAM. On n’est pas devant un cas où « on s’approprie les éléments d’une minorité pour des fins de reconnaissance ou de gain d’argent ». Le motif du corps violenté est récurrent chez cette artiste, a-t-elle noté. Dana Schutz a aussi annoncé que la peinture n’est pas à vendre.

     

    La chercheuse montréalaise donne cependant raison à la communauté noire de réagir. « Il y a un ras-le-bol chez les contestataires [de la Biennale du Whitney] de voir que l’art contemporain est surtout réservé aux privilégiés, aux artistes blancs », reconnaît celle qui travaille sur la représentation de l’islam dans l’art contemporain.

     

    Monia Abdallah est d’avis que le cas new-yorkais est symptomatique de la manière dont un groupe dominant traite un sujet. En frappant toujours sur le même clou, comme pour les caricatures de Charlie Hebdo et la surreprésentation de Mahomet. « Le vif du sujet,stipule-t-elle, c’est ce corps d’un jeune homme qui a vécu une injustice. Les Noirs ne sont jamais représentés heureux, vivants. Je comprends leur exaspération de voir que l’image de leur communauté est toujours déformée par la même partie de la société. »

     

    Ce cas lui fait penser à ce que disait le théoricien d’origine palestinienne Edward Saïd, en relais à Roland Barthes. « Toute représentation, cite-t-elle de mémoire, est une déformation, comme tout élément de langage est une déformation. »

     

    Volonté de comprendre

     

    Une Blanche peut-elle parler d’un sujet « noir » ? Un Européen, d’un cas amérindien ? Un catho, de l’Holocauste ? Un hétéro, d’homosexualité ? La liste est longue.

     

    « Dire que vous ne pouvez jamais comprendre parce que vous ne l’avez pas vécu, je trouve ça étroit et négatif. L’art est fait pour exprimer une volonté de comprendre. [C’est louable], même si à la fin je ne saurai jamais ce que c’est, perdre un enfant, ce que c’est, vivre un sentiment d’injustice dans une cour de justice », croit Annabel Soutar, dramaturge et directrice de la compagnie de théâtre documentaire Porte Parole (J’aime Hydro).

    [Mme Villanueva] a raison: ma pièce n'est pas la vraie vie de Fredy. C'est une histoire publique, que j'essaie de comprendre. Je n'essaie pas d'avoir le dernier mot, je ne me présente pas comme l'autorité.
    Annabel Soutar, dramaturge

    C’est Annabel Soutar qui a écrit la pièce Fredy, inspirée par l’histoire de Fredy Villanueva, jeune homme de Montréal-Nord tué par les balles d’un policier en 2008. Les 21 représentations tenues en 2016 à La Licorne ont été un succès, mais n’ont pas été épargnées par la polémique. La mère de la victime, qui avait accepté de collaborer avec Porte Parole, avait fini par se dissocier du projet. Plusieurs éléments l’agaçaient, dont la présence du point de vue de la police.

     

    « La justification artistique n’a pas convaincu Mme Villanueva, confie l’auteure, qui a accepté de s’exprimer pour la première fois sur le conflit. Elle est l’experte, l’autorité. Selon elle, ce n’était pas à moi de dire comment raconter l’histoire. Elle a raison : ma pièce n’est pas la vraie vie de Fredy. C’est une histoire publique, que j’essaie de comprendre. Je n’essaie pas d’avoir le dernier mot, je ne me présente pas comme l’autorité. »

    Photo: Compagnie Porte-Parole

    Documentée, neutre et nécessaire pour « amener un débat dans la cité », selon les mots de Denis Bernard, directeur de La Licorne, une oeuvre comme Fredy correspond mal à la simple recherche de gloire de la part d’un artiste.

     

    Contrer l’ignorance

     

    La ligne est pourtant mince entre ce qui doit être toléré et ce qui doit être rejeté, croit Michael Toppings. Sans évoquer Fredy, le directeur du MAI (Montréal, arts interculturels), centre de diffusion en arts de la scène et en arts visuels, n’a pas de solution facile. « Quand j’évalue une proposition, je suis guidé par de simples questions. L’artiste raconte-t-il son histoire ? Se base-t-il sur une expérience « vécue » ou est-ce du tourisme culturel, du voyeurisme ? »

     

    Michael Toppings, qui se bat pour donner la parole à ceux qui l’ont rarement, estime cependant qu’une minorité n’est pas plus libre de faire n’importe quoi. Qu’une artiste française d’origine marocaine, Latifa Laâbissi, performe nue avec une fausse coiffe amérindienne (c’est arrivé en janvier, au PS1 de New York) lui apparaît comme une attitude irrespectueuse, dictée par l’ignorance. « Nous vivons dans une société, se plaint-il, où les gens préfèrent ne pas respecter une autre culture que renoncer à endosser sombrero et poncho à l’Halloween. »

     

    Guy Sioui Durand, sociologue de l’art membre de la nation des Hurons-Wendat, estime lui aussi que Laâbissi a agi sans se soucier du contexte de sa performance. Il croit néanmoins qu’il ne faut pas tomber dans le « débat fermé [voulant] que la compréhension passe par les gênes ». Or, dit celui qui prône le dialogue et la mixité, un chef-d’oeuvre sera toujours mieux accepté. « Le problème se pose devant des oeuvres mineures. Avec Guernica [tableau de Picasso], qui dépeint l’horreur, jamais. »

     

    Dana Schutz n’est peut-être pas Picasso, mais pour John Zeppetelli, directeur du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), elle répond parfaitement à cette biennale censée prendre le pouls de l’art américain actuel. La pratique de Schutz, exposée au MAC en 2015, possède « la force ambiguë de l’abstraction, un plein d’énergie dotée d’une violence intérieure », résume Zeppetelli.

     

    Monia Abdallah ne veut pas juger Schutz, mais elle suppose qu’avec un autre titre et un autre motif pour évoquer Emmett Till, l’artiste n’aurait pas éveillé des soupçons d’appropriation culturelle. « On a tendance à juger trop vite l’art contemporain, commente la professeure. L’art contemporain est l’art de la citation. On est déjà dans l’appropriation. Il faut faire attention à ne pas [brimer] l’art. Il est un de derniers lieux où la parole est encore libre. »

     

    « Je suis interpellée par des cas où la communication est bloquée. Je me suis intéressée à Fredy, parce qu’il s’agit d’une tragédie où, pendant 60 secondes, le dialogue n’a pas été possible. Pourquoi on n’est pas capable de se parler ? » demande Annabel Soutar, qui admet avoir découvert un coin de Montréal à travers son engagement dans cette pièce.

     

    Même si le sujet est difficile, surtout et avant tout pour ceux qui l’ont vécu, elle estime avoir eu raison de le traiter. « De toute façon, les artistes ne sont pas là pour aborder des sujets confortables. »


    La réponse des commissaires « La Biennale du Whitney 2017 met en lumière plusieurs aspects de l’expérience humaine, incluant des situations douloureuses ou difficiles comme la violence, le racisme et la mort. Plusieurs artistes de l’exposition qui se penchent sur ces questions cherchent à véhiculer de l’empathie, alors que nous vivons une époque particulièrement portée sur la division. Le tableau de Dana Schutz, Open Casket (2016), est une troublante image qui parle de la violence dont souffrent les Afro-Américains depuis longtemps. Pour eux, surtout, cette image a une forte résonance. En choisissant de l’exposer, nous reconnaissons son caractère solennel et son importance capitale pour l’histoire des États-Unis et des Afro-Américains, ainsi que pour l’histoire des rapports de race dans notre pays. En tant que commissaires de l’exposition, nous croyons qu’il est essentiel que les artistes explorent ces thèmes à l’intérieur d’un musée. »

    — Mia Locks, commissaire indépendant, et Christopher Y. Lew, conservateur associé du Whitney Museum of American Art












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