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    Idées – Salle André-Mathieu à Laval

    Plaidoyer en faveur des arts et de la raison

    25 mars 2017 | Marie-France Lanoue - Enseignante en philosophie au Cégep de Sherbrooke, doctorante en philosophie à l’Université Laval | Actualités culturelles
    «Paradise Liebe», Christian Messier, 2016
    Photo: Christian Messier «Paradise Liebe», Christian Messier, 2016

    C'est un bien long communiqué de presse qu’a mis en ligne l’organisme lavallois [co] motion, pour essayer de justifier la censure dont a fait l’objet l’exposition de l’artiste Christian Messier. Ayant visiblement voulu contenter, maladroitement, une mince fraction d’un public outré par le travail de l’artiste, la directrice responsable de la salle André-Mathieu, Julie Perron, avait décidé de retirer six oeuvres de l’exposition, provoquant du même coup une vague d’indignation.

     

    Pourtant, quiconque possède un minimum de connaissances en histoire de l’art — pour ne pas dire de sens commun — conviendra que rien ne justifiait, raisonnablement, le retrait de ces oeuvres. Si au départ on peut penser qu’il s’agissait là d’un incident isolé, résultant simplement d’un choix mal avisé, le contenu du communiqué semble révéler un problème latent plus sérieux. On peut y lire que, cherchant à créer un espace de discussion suite à l’incident, « [co] motion organisera dans les prochaines semaines une activité de médiation visant à échanger sur l’art actuel, notamment : espace public versus lieux spécialisés en arts actuels, enjeux et choix des expositions en tenant compte des différents publics ». Or, ce que ces thèmes reflètent, c’est une orientation de la discussion très claire qui semble confirmer ce phénomène de marginalisation des arts et des artistes dans la société que dénonçait Christian Messier, en entrevue à Radio-Canada. Que faut-il conclure effectivement de cette initiative de médiation culturelle : doit-on comprendre que l’art actuel, et ses lieux de diffusion, sont distincts de l’espace public ? Cette idée, bien que tout à fait absurde, est pourtant celle qui prédomine.

     

    Derrière tout ceci se trouve très certainement une méconnaissance du fait culturel contemporain et surtout de son incroyable diversité. Il est vrai que l’art actuel ou contemporain est plus exigeant pour le spectateur : les démarches sont éclatées, le fond (démarche) tend à remplacer la forme (matière) et le caractère transgressif ou provocateur de certaines propositions esthétiques peut en rebuter plus d’un. Ce sont essentiellement ces caractéristiques qui sont responsables des nombreux préjugés qui gravitent autour de ce qu’on appelle l’art actuel ou contemporain.

     

    Particularité de l’art contemporain

     

    Depuis la seconde moitié du XXe siècle, les artistes utilisent sans restriction ni gêne toute la technique et le savoir moderne au profit de l’expression créatrice : installations visuelles ou sonores, modification du territoire, happenings… ont remplacé les médiums traditionnels qu’étaient la peinture et la sculpture. Mais encore là, notre description du fait culturel contemporain n’est pas tout à fait juste. Plusieurs artistes n’hésiteront pas — et c’est le cas de Christian Messier — à utiliser les médiums traditionnels. Nous commençons à cerner ici ce qui constitue plus exactement la particularité de l’art contemporain : son insaisissabilité. Sitôt essaie-t-on de le définir qu’il nous échappe. Le bon art ou le mauvais art, voilà quelque chose de dépassé. Désormais, les oeuvres d’art font appel aussi à notre sens critique et constituent des invitations au dialogue. Dans ce contexte, les jugements de valeur purement subjectifs n’ont plus leur place et ne sont surtout d’aucune aide. « Je trouve ces oeuvres vulgaires » ne dit rien ni à propos des qualités formelles de l’oeuvre ni à propos de la démarche de l’artiste — ces choses objectives qui peuvent être partageables par d’autres que moi et moi seul. Et c’est justement ce à quoi sert l’espace public : un lieu de rencontre entre différentes subjectivités qui sont justement capables de se rencontrer parce qu’elles savent faire abstraction de leurs préférences purement personnelles. On peut ne pas aimer une oeuvre tout en étant en mesure de reconnaître objectivement son intérêt du point de vue esthétique. C’est ce qui s’appelle être raisonnable.

     

    Ne pas comprendre ce que l’on voit peut être très décevant et parfois même carrément frustrant. Le philosophe espagnol José Ortega y Gasset disait à propos de l’art contemporain que celui-ci « divise le public en deux classes d’hommes : ceux qui le comprennent et ceux qui ne le comprennent pas ». Or, il serait temps de mettre un terme à cette croyance selon laquelle le public est incapable de comprendre. Cette division des publics et des arts est justement la cause de ce phénomène de marginalisation de l’art et des artistes. De toute évidence, notre société ne valorise ni les arts ni la culture. Elle fait plutôt la promotion d’un certain type d’art et d’un certain type de culture. Veiller à ce que le public puisse demeurer à l’abri de l’art actuel, en lui réservant des espaces distincts, c’est non seulement faire du nivellement vers le bas, mais c’est aussi saboter l’essence même de ce qu’est l’espace public qui est le lieu où s’exprime librement la diversité — des croyances, des idées, des sensibilités, des opinions. Nous devrions plutôt multiplier les occasions pour permettre aux gens, tous milieux confondus, de côtoyer cette diversité artistique et culturelle. Il faudrait enfin qu’il y ait une volonté politique qui puisse soutenir une véritable éducation aux arts et à la culture : donnons des outils au public pour qu’il puisse comprendre (et développer un jugement critique qui ait une certaine valeur) au lieu de participer à cette marginalisation des arts et des classes.













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