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    Sous la lentille de Proust

    Dans le café de notre rendez-vous, Jean-Pierre Sirois-Trahan paraissait à la fois sonné et heureux. Sonné, à force d’enchaîner des entrevues pour des médias du monde entier, des « people » aux « sérieux ». Heureux, car en notre monde d’instantanéité, voir l’annonce d’un film montrant Marcel Proust (on se contentait de ses photographies) susciter pareil émoi planétaire est bon signe. Preuve que la littérature possède encore un immense pouvoir de fascination, « même chez ceux qui n’ont jamais lu Proust », précise ce professeur de cinéma à l’Université Laval, qui l’aidentifié dans un film de famille, aux Archives nationales de Bois-d’Arcy.

     

    Quelques secondes d’un jeune homme en redingote dévalant les marches de l’église de la Madeleine après le mariage d’Armand de Guiche et d’Élaine Greffulhe en 1904.

     

    Est-ce vraiment lui à 33 ans ? On le déduit à l’ovale du visage et aux vêtements, faute de voir ses yeux, hésitant : oui. Non. Quoique… Ah !

     

    Cathédrale de la littérature, sommet d’observation, d’introspection, d’humour, d’érudition et de style, À la recherche du temps perdu (alias La recherche) constitue du haut de ses 3000 pages, pour la nuée des proustophiles (j’en suis), le plus grand roman jamais écrit.

     

    Par-delà le buzz

     

    Un journaliste d’ici a demandé à Jean-Pierre Sirois-Trahan en quoi La recherche pouvait intéresser des Québécois. Autant s’étonner d’en voir vibrer à l’écoute de Mozart, ou devant un Chagall. « Parce que son oeuvre est universelle », répondit-il à juste titre.

     

    Le professeur affichait un regret : que ce buzz autour d’un film, avec clics et controverse, prenne le pas sur l’ouvrage de la Revue d’études proustiennes, Proust au temps du cinématographe : un écrivain face aux médias (publié chez Classiques Garnier) qui révèle au grand jour l’existence de ces images (suggérée ailleurs par une historienne, ce qu’il ignorait). Ce livre, dont il a dirigé la rédaction avec Thomas-Carrier Lafleur de l’Université de Montréal, captivera les proustiens.

     

    Les rapports de La recherche avec les arts populaires : de la lanterne magique chère à l’enfance de Proust, aux caricatures, panoramas, féeries, théâtrophone, phonographes, films et autres enregistrements n’avaient jamais été abordés de front. Les textes sont d’une quinzaine d’auteurs (dont le journaliste québécois Robert Lévesque).

     

    Jean-Pierre Sirois-Trahan y analyse les rapports de Proust avec le cinéma. Officiellement, l’écrivain français dédaignait un art qualifié par lui de « déchet de l’expérience ». Il se targuait de n’avoir jamais vu de film ni d’être entré dans un cinéma. « Faux ! » répond le professeur, démontrant du moins sa présence à une séance du cinématographe en 1908 au Grand Casino de Cabourg.

     

    À ses yeux, Proust (mort en 1922), passionné par les inventions de son époque, a construit son monument littéraire en résistance au cinéma, art en expansion, pour démontrer que la littérature pouvait le dépasser comme machine à remonter le temps. Son style par ailleurs, avec le découpage des plans et des séquences, rappelle des procédés cinématographiques. Et de conclure par cette délicieuse pirouette : « À la recherche du temps perdu est le plus beau film du monde. »

     

    On lui réplique qu’aucun chef-d’oeuvre du 7e art n’a atteint à notre avis la profondeur de La recherche, sans écarter sa thèse pour autant. « Le cinéma moderne va lire Proust et s’en influencer », ajoute-t-il. Vrai. Un texte de Thomas Carrier-Lafleur et Guillaume Lavoie sur Le temps retrouvé, grand film proustien de Raoul Ruiz, éclaire dans l’ouvrage la fécondation d’un art par l’autre.

     

    Du côté de chez Sylvie Moreau

     

    De quoi courir au spectacle de Sylvie Moreau à l'Espace libre : Dans la tête de Marcel Proust. La comédienne et dramaturge, en 15 tableaux et cinq interprètes à rôles multiples, transpose l’oeuvre et la bio dans un objet contemporain composite.

     

    L’auteur asthmatique (Pascal Contamine) écrit de son lit et ses personnages prennent vie dans une Belle Époque rêvée et retrouvée. Sylvie Moreau voulait transmettre l’immense impact émotif que La recherche eut sur elle, prouvant que par-delà époques et lieux, l’être humain peut se reconnaître dans le miroir tendu.

     

    Autant Proust au temps du cinématographe passionnera surtout les proustophiles, autant Dans la tête de Proust peut initier à son oeuvre. L’intro paraît en ce sens démonstrative, puis le mobile tourne. Devant l’écrivain (huit ans couché à écrire La recherche, drogué et sous-alimenté), ses héros animent des extraits du livre : le baron de Charlus, risible et majestueux, Swann et sa jalousie, l’auteur sacrifié à son oeuvre, la duchesse de Guermantes enchaînant les mots d’esprit, etc. Les personnages masculins paraissent en gros mieux dessinés, hormis la gouvernante de Proust, Céleste Albaret, fort touchante. Dans l’ensemble, l’humour et la poésie de ce bal des têtes enchantent. Assez pour convaincre maints spectateurs de pénétrer À la recherche du temps perdu par son célèbre incipit : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »













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