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    Journée internationale de la radio

    La radio musicale sauvée par le Web

    De Londres à Amsterdam ou Montréal, la résistance contre l’homogénéité musicale s’organise

    11 février 2017 | Philippe Renaud - Collaborateur | Actualités culturelles
    «Si je fais de la radio en ligne, c’est pour la liberté de jouer ce que je veux», raconte Aïsha Vertus, DJ et productrice webradio.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Si je fais de la radio en ligne, c’est pour la liberté de jouer ce que je veux», raconte Aïsha Vertus, DJ et productrice webradio.

    Las d’entendre toujours les mêmes refrains sur nos radios FM ? La webradio vient à la rescousse : le média presque centenaire renaît aujourd’hui sur Internet grâce à de jeunes radiodiffuseurs curieux et entrepreneurs qui, avec les moyens du bord et une bande passante adéquate, émettent des émissions musicales rigoureuses et épatantes depuis de petits studios de Londres, d’Amsterdam, de São Paulo… ou de Montréal. La résistance contre l’homogénéité musicale s’organise et entraîne dans son sillage virtuel de plus en plus d’auditeurs déçus par l’offre hertzienne.

     

    L’étiquette indépendante Arbutus Records (Grimes, Mozart’s Sister, TOPS) occupe un grand loft caché dans le quartier Mile-Ex, avenue Durocher, à Montréal. Au troisième étage de l’immeuble industriel, juste devant le bureau du patron, se trouve le « studio » de n10.as, un espace aménagé comme un salon, avec tapis et canapé perpendiculaire au grand mur fenestré. Le long d’un mur mitoyen sont disposés les ordinateurs, les micros et les tourne-disques servant à faire vivre la radio. Lors de notre visite, un DJ, équipé de son portable, diffusait de la musique électronique d’avant-garde.

     

    Une quarantaine d’artisans-producteurs, tous bénévoles, meublent la grille horaire de n10.as, qui a commencé à émettre il y a tout juste un an. D’abord seulement les week-ends, puis sept jours sur sept en programmant des reprises, à la demande générale de cette station qui, en un an, a vu son auditoire croître de manière « inespérée ». « Le plus épatant, c’est de voir d’où viennent nos auditeurs, raconte Mason Windels, un des fondateurs de la station. Durant les premières semaines, ils provenaient d’une douzaine de pays ; aujourd’hui, nos auditeurs sont répartis dans une quarantaine de pays différents. »

     

    L’idée de démarrer une radio en ligne a trotté longtemps dans la tête de ces amis, tous dans la vingtaine et engagés dans le milieu musical underground montréalais. « Nous nous sommes inspirés de la manière “Do it yourself” de Know-Wave », une webradio new-yorkaise indépendante, explique Tam Vu, l’un des cinq fondateurs et dirigeants de n10.as. « Ils n’annonçaient même pas à l’avance leur programmation ; ce n’est que lorsqu’ils étaient en ondes qu’ils l’annonçaient sur les réseaux sociaux. Ou tu l’écoutes [lorsqu’elle émet] ou tu la manques. Aussi, leurs émissions parlées sonnaient comme si on était avec eux dans un salon. Ce n’est qu’ensuite qu’on s’est intéressés à ce que font Red Light Radio [à Amsterdam] ou encore NTS [à Londres]. »

     

    Écouter autrement

     

    La radio diffusée sur Internet est pratiquement aussi vieille qu’Internet (public) lui-même : déjà, au début des années 1990, des producteurs radio amateurs diffusaient partout dans le monde leurs émissions spécialisées. Considérée comme une pionnière, la californienne Dublab, qui émet depuis 1999, s’est fait un nom grâce à une programmation consacrée aux musiques électroniques et hip-hop de pointe. Or, depuis la création de l’éclectique et influente webradio NTS à Londres, il y a six ans, on assiste à un phénomène de prolifération de jeunes radiodiffuseurs indépendants sur le Web, propulsés par une démocratisation des moyens technologiques et animés d’un fort sens de la communauté.

     

    « On dirait que la courbe de popularité de la radio en ligne a suivi celle des podcasts », soulève Alexis Charpentier, alias DJ Lexis, podcasteur, fondateur du site Music Is My Sanctuary et de l’événement 24h de vinyle. « Il y a eu l’intérêt initial puis, pendant dix ans, plus personne ne s’en souciait, et là est arrivé le phénomène [de la série de podcasts] Serial », qui a relancé l’intérêt pour ce mode de création et de diffusion radiophonique.

     

    « En voyage, j’ai visité Berlin Community Radio et Rinse.fr en France. J’y ai rencontré des gens qui me ressemblent, qui ont les mêmes intérêts musicaux que moi », raconte Aïsha Vertus, DJ et productrice webradio. Chez n10.as comme chez leurs consoeurs de Londres, de New York, de Berlin ou d’Amsterdam, la programmation, essentiellement musicale, est imprévisible. La musique indépendante locale, du rock, de l’électronique, du rap, du free jazz, il n’y a pas de balises, pas de limites, pas de quotas. Vous pouvez tomber sur une heure de musique classique indienne le dimanche après-midi, sur du métal un autre soir, ou sur des grooves brésiliens des années 1960 et 1970 un vendredi après-midi par mois, gracieuseté d’Aïsha qui produit l’émission Witches Brew, chez n10.as, en plus de collaborer à Brooklyn Radio et à The Lot Radio, deux autres stations en ligne basées à New York. « Si je fais de la radio en ligne, c’est pour la liberté de jouer ce que je veux », dit-elle.

     

    Les artisans de n10.as estiment que ces nouvelles stations sur le Web visent à offrir ce que les radios traditionnelles, hormis quelques fréquences (CISM et CKUT à Montréal, et CHYZ à Québec, par exemple) n’offrent plus : une vraie diversité musicale à la mesure des besoins de mélomanes de mieux en mieux informés et exigeants.

     

    « On est en 2017 et il n’y a même pas de station de musique urbaine à Montréal ! » déplore DJ Lexis, producteur depuis dix ans d’un podcast musical. Il sera dès cet été à la barre d’une émission radiophonique produite et diffusée sur le Web en direct depuis les studios du Centre Phi, en plus de représenter au Canada Worldwidefm.net, webradio fondée par l’influent DJ britannique Gilles Peterson. « Ce qui est drôle, c’est que ce genre d’expérience radiophonique est encore plus important ici, à Montréal, qu’à Londres, disons. Là-bas, même la radio commerciale est “écoeurante”, mais les Britanniques sont tellement exigeants dans leurs goûts musicaux qu’il y a encore de la place pour des stations comme NTS, Soho Radio London et RadarRadio. »

     

    Au Québec, les radios musicales traditionnelles sont frileuses, estime-t-il, et nuisent à la diffusion du travail des musiciens. « Imagine seulement l’impact sur les goûts du public québécois si nous avions seulement eu une Radio Nova [parisienne]… Même si leur programmation est aujourd’hui plus diluée », ça demeure encore supérieur à ce qu’on peut trouver sur les ondes québécoises, croit Charpentier.

     

    Esprit d’équipe

     

    Établi à Brooklyn depuis six ans, le Bruxellois d’origine François Vaxelaire était aussi un auditeur avide des NTS et Red Light Radio. « Or, à New York, il n’y avait aucune radio qui m’excitait autant que ces radios européennes, raconte-t-il. Tous les DJ que j’adore et que je connais ne jouaient pas à la radio ici. Ce n’était pas normal. »

     

    Après neuf mois de planification, il lançait en février 2016 The Lot Radio, qui émet depuis un conteneur aménagé et stationné sur un terrain vague à Brooklyn, aux limites des quartiers Greenpoint et Williamsburg. Le lieu est devenu un point de rendez-vous et de rencontres, non seulement pour les DJ et les animateurs impliqués dans la station, mais aussi pour les résidants du quartier qui s’y retrouvent pour prendre un café au kiosque de la station. La vente de pâtisseries, de lattés et, bientôt, de bières finance intégralement le fonctionnement de la station, férocement indépendante.

     

    « Nous avons offert à ces DJ, issus de différentes scènes [et de divers styles musicaux] de New York, une plateforme », ce qui constitue déjà un élément constructif de l’initiative, dit Vaxelaire. « De plus, je crois qu’une génération de mélomanes avait déjà décroché de la radio traditionnelle. Personnellement, je ne découvrais plus de musique à la radio. Je la trouvais sur les blogues, sur des forums de discussion. Puis sont arrivés Spotify et les autres, et soudainement des millions de chansons disponibles sans avoir à les dénicher sur les blogues. La musique est désormais accessible à n’importe qui, mais le problème demeure : comment trouver ce qui me branche ? Je crois que la radio en ligne est une solution à la nécessité d’avoir ce qu’on appelle des “curateurs”, des gens qui savent de quoi ils parlent, qui dénichent des perles et les partagent. »

     

    L’émergence récente de ces nouvelles radios en ligne pourrait également être perçue comme une réponse à la « playlist », les sélections musicales, parfois déterminées par algorithmes, qui alimentent les programmations des radios FM ou qui sont proposées sur les sites d’écoute en continu lorsqu’on demande de la musique pour faire du ménage ou du jogging, par exemple.

     

    Paradoxe : en cette ère numérique, pendant que des ordinateurs programment de plus en plus les chansons à la radio traditionnelle à partir d’une sélection prédéterminée, ce sont des humains qui assurent la sélection musicale dans les radios en ligne.

     

    « Ce sens de la communauté qui anime les radios en ligne va à l’encontre de la notion de “playlist”, explique Mason Windels. Chez nous, derrière chaque émission, il y a des gens, il y a des envies, des goûts musicaux, des intentions, pas un ordinateur qui décide de ce qui joue. Internet peut paraître aliénant : tant de contenu, tant de choses à lire, à écouter. Peut-être que la radio faite par des gens permet, au contraire, de créer un lien avec l’auditeur qui, en retour, a le sentiment d’être impliqué et concerné par le projet. »

     

    « Il y a beaucoup de musique à partager, et beaucoup de gens qui ont différents goûts musicaux, ajoute son collègue Tam. La radio implique les gens, les attire dans un lieu et leur permet de se rencontrer, ce qui génère de nouveaux projets, de nouvelles idées. Nous, on offre une plateforme pour qu’ils expriment ça. »













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