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    Phyllis Lambert, l'architecte rebelle

    À bientôt 90 ans, l’artiste célèbre 75 années de batailles pour Montréal

    Phyllis Lambert: «L’architecture, ce n’est pas un bâtiment. […] Tout édifice s’insère d’abord dans un environnement.»
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Phyllis Lambert: «L’architecture, ce n’est pas un bâtiment. […] Tout édifice s’insère d’abord dans un environnement.»

    Elle aura bientôt 90 ans et, pourtant, Phyllis Lambert semble aussi solide et immuable que son Seagram Building, icône de bronze et de verre qui trône sur Manhattan grâce à l’entêtement qui la guidait à 27 ans et l’habite encore aujourd’hui. Femme d’art et d’architecture, la dame aura survolé près du quart de l’histoire d’une métropole, Montréal, dont on fête cette année les 375 chandelles.

     

    Aussi enflammée qu’à ses premiers jours, la fondatrice du Centre canadien d’architecture (CCA) célèbre non seulement ces jours-ci neuf décennies d’une vie bien remplie, mais 75 ans de travail et de militantisme dans une ville qu’elle chérit plus que tout et dont elle a contribué à façonner le visage.

     
     

    Au moment où d’autres rêvaient d’autoroutes ou de stades grandioses, Phyllis Lambert, elle, s’échinait à documenter et à sauvegarder le patrimoine montréalais méconnu, à renfort de photos et de coups de gueule. Lancée à la rescousse de fleurons menacés par le pic des démolisseurs, elle a introduit à Montréal l’idée que le visage d’une métropole pouvait se dessiner ailleurs que dans les bureaux feutrés d’un maire et a redonné du galon au mot « citoyen ».

     

    Un credo citoyen

     

    Celle qu’on a surnommée tantôt Jeanne d’Architecture, tantôt Citizen Lambert ne démord toujours pas de ce credo : la ville doit être à l’image de ceux qui l’habitent. « Les villes sont le médium dans lequel nous sommes nés et qui nous nourrit. Si ce médium n’est pas riche, votre société ne sera pas riche non plus », insiste la presque nonagénaire à l’oeil vif, au geste franc.

     

    La riche héritière de la famille Bronfman, qui aurait pu se contenter d’une douillette vie d’artiste dans les salons de Westmount, confie aujourd’hui que toute sa vie a été traversée, inspirée, motivée par l’art. « Pour moi, l’art, ça a toujours été la seule qualité de la vie. C’est la chose qui permet de tout faire avec une telle passion. »

     

    Car avant d’être architecte, Phyllis Lambert fut d’abord artiste. À 9 ans, elle façonnait déjà la matière, exposait à 11 ans. Et même si elle s’intéressait à la peinture, elle rêvait de créer des sculptures monumentales dans l’espace public. Un élan qui, sans qu’elle le sache, la poussera naturellement vers l’architecture.

     

    « Être architecte, c’est être artiste. Chaque chose que j’ai faite pour la ville, en architecture, en aménagement, c’est un tout. Depuis toujours. »

     

    Celle qui tient tête

     

    Du front, elle en avait doublement pour quitter Montréal pour vivre sa vie d’artiste à Paris, puis, à 27 ans, faire front à un paternel rêvant d’un siège social tout de marbre pour son empire. Elle le convainc plutôt d’ériger à Manhattan le plus moderniste (et le plus cher) des gratte-ciel, et persuade la vedette du modernisme, Mies van der Rohe, d’en être le maître d’oeuvre. L’entêtée n’hésitera pas à visiter Picasso, Brancusi et Rothko dans leurs ateliers pour habiller son édifice novateur qui a imposé à l’architecture contemporaine le concept d’une place publique ouverte sur la rue.

     

    Demandez-lui comment elle redessinerait Montréal, armée d’une baguette magique, et vous verrez l’architecte Lambert vibrer, trépigner sur son siège. « C’est une question magnifique ! Je sauvegarderais tous ces merveilleux quartiers que nous avons à Montréal. » Protéger le « Mile carré doré », à deux pas du centre-ville, mettre en valeur Hochelaga-Maisonneuve, « un quartier incroyable où on a fait un grand boulevard comme dans l’exposition de Chicago et choisi des bâtiments en pierre grise ». Même chose pour Outremont, Saint-Henri et le quartier des Grands-Jardins, sur le flanc ouest de la montagne. Ce serait la priorité de l’architecte qui, dès les années 70, a multiplié les « missions photographiques » dans les rues de la métropole pour lutter contre la démolition de centaines de maisons en pierre grise, typiques de Montréal.

     

    Rester Montréal

     

    Quels coups de coeur en architecture pourraient inspirer Montréal ? La fondatrice du CCA rétorque du tac au tac : « Montréal doit s’inspirer d’elle-même, de sa propre histoire ! » L’artiste, qui voyage encore entre Paris, New York et Montréal, avoue conserver sa fibre rebelle. « Je suis quelqu’un qui ne suit pas quand on dit : “On fait ça comme ça.” Je regarde les faits et je pose des questions. »

     

    Pionnière des opérations de « guérilla urbaine », Jeanne d’Architecture n’hésite pas une seconde à répondre que la ville ne doit pas être l’affaire de « bureaucrates » et salue les opérations citoyennes qui visent à faire des potagers clandestins, des jardins spontanés. « Les gens vivent la ville et la comprennent, c’est pour ça que les consultationssont importantes. C’est le noyau des bonnes idées et la façon de faire la ville. »

     

    Alors que le 375e anniversaire de Montréal donne lieu à mille comparaisons, la métropole ne doit pas se distinguer par un projet phare, mais plutôt mettre en valeur ces « quartiers patrimoniaux forts » et y interdire tout gratte-ciel ou projet en hauteur. « Montréal a une qualité absolument inouïe. Elle est profondément formée par [l’héritage] du XVIIe siècle, par la présence du fleuve, de la vieille ville et de terrains qui vont jusqu’à la montagne. »

     

    Si les citoyens ont réussi plusieurs sauvetages, dont ceux de la Maison Alcan, du quartier Milton-Park ou de l’Hôtel-Dieu, la métropole n’est toujours pas à l’abri des ratés, insiste la défenderesse du patrimoine. « Il y a des désastres. Beaucoup de désastres. Vous avez mentionné les bâtiments de la rue Saint-Laurent [près du Monument-National]. Les gens ne comprennent pas que c’est leur histoire. Du côté francophone, ça fourmillait, c’est parti de la rue Saint-Laurent. On démolit, on détruit les choses qui sont les témoins de cette histoire. C’est une tragédie, c’est offensif ! » s’emporte celle qui est notamment montée au front pour décrier la vente de la bibliothèque Saint-Sulpice, la démolition de la maison Redpath ou le démantèlement du parc national d’Orford.

     

    Sortir du bâtiment

     

    Phyllis Lambert rejette toute vision isolée de l’architecture. « L’architecture, ce n’est pas un bâtiment. Il faut se sortir [de la tête] le mot bâtiment. Tout édifice s’insère d’abord dans un environnement. Ce n’est pas juste d’une dent, dont il s’agit. L’architecture […], c’est un grand îlot, un quartier, un paysage. »

     

    Ce lien organique entre l’architecture et les citoyens, Phyllis Lambert l’a incarné dans la moindre pierre de « son » Centre canadien d’architecture (CCA), fondé en 1979 et qui se love depuis 1989 dans la maison Shaughnessy — somptueuse demeure victorienne rescapée in extremis — et son élégant pavillon de calcaire gris et d’aluminium. Un joyau planté au carrefour d’autoroutes venues défigurer la trame d’un quartier autrefois glorieux, un diachylon posé sur un quartier malmené.

     

    Sur le site Web du CCA, qui accueille ces jours-ci une exposition sur les 75 ans de carrière de l’infatigable dame, Phyllis Lambert déclare : « Nous ne sommes pas un musée qui expose des objets et déclare “ceci est l’architecture”. Nous essayons de faire réfléchir les gens. »

     

    Voilà résumées en une phrase toute la pensée et la vie de l’artiste. Lambert, l’architecte, ne s’est pas contentée de créer l’un des plus beaux musées de Montréal. L’artiste et activiste a fait de ce sanctuaire un laboratoire urbain, un lieu d’échanges, d’apprentissage et d’action pour les citoyens. Un outil précieux, légué aux Montréalais pour veiller au grain et réparer les plaies d’une ville qui demandera, encore et toujours, à être protégée.













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