Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Pierre Verville, l’oiseau polyglotte de l’humour

    Pour le contorsionniste des cordes vocales, le rire, c’est les autres

    Cela fera bientôt 40 ans que l’humoriste Pierre Verville s’amuse à traquer politiciens et vedettes dans leur habitat naturel, à observer les moindres de leurs caquètements, de leurs parades nuptiales et de leurs atterrissages ratés.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Cela fera bientôt 40 ans que l’humoriste Pierre Verville s’amuse à traquer politiciens et vedettes dans leur habitat naturel, à observer les moindres de leurs caquètements, de leurs parades nuptiales et de leurs atterrissages ratés.

    Qui peut encore donner une « bine » au Québec sans penser à Régis Labeaume ? Voir Sarkozy aux nouvelles sans espérer un « connard ! » bien envoyé, ou un topo de Claude Poirier sans attendre un « dividu » bien senti ? Virtuose de la caricature vocale, Pierre Verville a gravé au fil des ans bien des images dans notre inconscient collectif.

     

    Cela fera bientôt 40 ans que l’oiseau polyglotte s’amuse à traquer politiciens et vedettes dans leur habitat naturel, à observer les moindres de leurs caquètements, de leurs parades nuptiales et de leurs atterrissages ratés.

     

    Contorsionniste des cordes vocales, il opère sa mue à toute vitesse. Il peut vous tirer le portrait d’un premier ministre ou d’un artiste en moins de temps qu’il n’en faut pour twitter ou mitrailler un « dernière heure » sur le fil de presse. Avec sa tronche de cube Rubik et sa voix de trombone à coulisse, il passe d’un Labeaume en flagrant délit de chauvinisme au chant rauque d’un Gerry Boulet taillé dans l’épinette brute.

     

    En deux tours de micro, sa voix remonte d’une octave, flûtée comme celle d’un Montand, nostalgique comme une feuille portée par la brise d’automne. Un transformiste de la trempe d’Arturo Brachetti, mais sans passage obligé au vestiaire.

     

    Bien avant de jouer les avatars sur les ondes de Radio-Canada, Verville avait à son actif des années de caricatures derrière le gésier. « J’ai découvert très tôt le plaisir d’imiter quand j’ai présenté mon disque de Pinocchio dans ma classe du primaire. Je faisais tous les personnages. La classe avait adoré », raconte celui qui parodie tout son saoul chaque samedi à l’émission À la semaine prochaine.

      

    La voix de ses maîtres

     

    Avec un frère musicien de jazz, fou de musique brésilienne, l’oreille de Verville s’est vite moulée à tous les genres musicaux, tous les timbres, tous les grains de voix. « Je n’ai pas l’oreille absolue, mais j’ai la chance d’avoir une très grande culture musicale. » À l’âge où d’autres s’échangent des cartes de hockey, il gobe les albums des Cyniques, de Charlebois et d’Yvon Deschamps. Jeune ado, Devos, Sol et Jean-Guy Moreau deviennent ses idoles. On ne rentre pas si aisément dans les petits souliers de n’importe qui sans avoir d’abord côtoyé de grandes pointures. « Je savais tout d’eux, chaque mot, chaque chanson, chaque mimique. »

     

    Verville a brûlé ses premières planches dans un cinéma de Victoriaville en 1977. Il bénit encore le jour où le proprio l’a invité à faire des imitations avant chaque projection. Aux côtés des gars du groupe de jazz Eusèbe (devenu Uzeb), Verville fait son premier one man show à 14 ans et trouve sa voie, sans mauvais jeu de mots.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir
     

    Coup de pot, après avoir montré sa palette de personnages à Claude Meunier, rencontré en coulisse lors d’une tournée de Paul et Paul, il le recroise cinq ans plus tard aux auditions des Lundis des Ha ! Ha ! « Il m’a reconnu et a dit : “ Hey ! C’est le petit gars de Victo ! ” Je n’ai jamais eu à passer les auditions ! »

     

    La suite s’écoute depuis trois décennies sur les ondes radio et télé de la SRC, où Verville est devenu un monstre de l’imitation, un ogre à nouvelles, qui a pondu plus de 15 000 capsules d’humour en 16 ans de collaboration à C’est bien meilleur le matin.

     

    L’habit fait le moine

     

    Pour traquer ses proies, l’humoriste y va de ses talents d’ornithologue. Il regarde des vidéos en boucle et laisse la voix percoler en douce en bavardant au téléphone. Pore par pore, la copie carbone finit par imprégner sa carcasse. « Je marche dans la rue, je parle tout seul. Je répète, je répète. Les gens me prennent pour un fou », rigole-t-il. Pour pousser la note comme Montand, Brel ou Fiori, c’est à vélo, les mains sur le guidon, que la métamorphose s’opère le mieux.

     

    « C’est d’abord le corps qui décide où je m’en vais. Quand le corps suit, la voix est très claire », assure l’humoriste.

     

    Pour camper Michel Tremblay, par exemple, Verville, effilé comme un clou, a fini par « penser » en rondouillet. Sans habit, pas de moine ! « J’ai pas de bedaine, dit-il, mais il faut que j’agisse comme si j’en avais une ! » Pour donner du poids à l’auteur de La grosse femme d’à côté est enceinte, Verville se dresse, tend mollement la «’tite jambe gauche » pour prouver sa théorie, et donne du rebond à sa colonne pour créer une impression de « mou », avant de bredouiller une tranche de « vécu » sur sa mère.

    Beaucoup de politiciens sont devenus bien trop “drabes” : prenez juste Denis Coderre. Pour moi, au début, Couillard et Harper, c’était difficile d’être drôle avec ça.
    Pierre Verville
     

    Le langage non verbal en dit long sur le verbe à venir, sur la pensée qui mijote, explique l’homme caméléon. Ne suffit pas d’avoir le mâche-patate hyperactif et l’organe vocal élastique pour entrer dans les souliers d’autrui. S’imbiber de l’autre, c’est entrer par effraction pour trouver la faille, dépister la brèche qui rendra le discours authentique, mais surtout risible.

     

    Plus qu’un virtuose de la luette, Verville squatte littéralement ses sujets en s’insinuant dans leur tête. Ses prises d’otage vont au-delà du ton et de la texture ; elles passent au radar leur matière grise pour en tirer la substantifique moelle. « Il faut être capable de dire à ceux qui écrivent les textes : “ Voyons, cette personne-là ne peut pas dire ça. ”»

     

    En entrevue, Verville s’exécute au quart de tour et se métamorphose en Serge Fiori, yeux vitreux, bêlant un poussif « Imagineeeezz », enfumé de plusieurs grammes de colombien. Puis il dégringole d’une quinte dans le gosier d’un Jacques Brel, posant le verbe aux Marquises, hennissant un « Gauguii-iin », air chevalin, main tendue, babines frémissantes. « L’album bleu, je le connais par coeur ! » jubile ce maniaque de chansons françaises.

     

    Même le plus polyglotte des imitateurs bute parfois sur certains spécimens plus imperméables. Robert Bourassa et Jean Charest (qu’il pastiche à brailler de rire) ont fait maudire son larynx, concède-t-il. Lisse comme un crâne chauve, sans aspérités auxquelles accrocher une cascade de rires, Philippe Couillard lui a donné du fil à retordre. « À part de dire une chose et son contraire, rien de particulier chez lui, sinon un sentiment d’ennui généralisé ! »

     

    Boutons de manchettes

     

    Après avoir passé des années à autopsier l’actualité chaque matin, ce boulimique d’informations a vécu un sevrage radical. Pendant six mois, nada. Plus un bulletin, pas une ligne de journal sous son nez. Mais rapidement, le croqueur de nouvelles s’est défait de ses boutons de manchettes. Retombé sur ses pieds, ce perpétuel percolateur du présent a repris goût à jouer les filtres capables d’extraire le suc drolatique du magma d’informations déversé par l’actualité. Il le fera à nouveau demain dans À l’année prochaine, un rite télévisuel en passe de devenir aussi couru que le Bye ! Bye !.

     

    « C’est revenu. Je peux me taper 15 heures de podcast par semaine de France Culture, TV5, etc. »

     

    Mais, quand on marche depuis si longtemps dans les pas des politiciens, inutile de dire que la javellisation du discours politique et l’hégémonie des spin doctors font la vie dure aux imitateurs de sa trempe. « Beaucoup de politiciens sont devenus bien trop “ drabes  : prenez juste Denis Coderre. Pour moi, au début, Couillard et Harper, c’était difficile d’être drôle avec ça », se désole Verville.

     

    Même si Verville les a presque tous dans sa mire, il assure que la cohabitation forcée dans la peau des autres s’arrête dès qu’il passe le pas de sa porte. Au contraire des oiseaux qu’il traque avec ses jumelles, ni Labeaume, ni Coderre, ni Poirier ne parviennent à empoisonner sa vie privée. Aucun. Sauf, oui, peut-être quelques préférés : les Brel, Ferré ou Montand quand il pédale gaiement « à bicycleeeeet-te » !













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.