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    Médiathèque Gaëtan Dostie

    Le piège de la culture des normes

    12 octobre 2016 | Pierre Nepveu - Poète et essayiste | Actualités culturelles
    «La Médiathèque était et est toujours, même barricadée, un espace hors-norme», écrit Pierre Nepveu.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «La Médiathèque était et est toujours, même barricadée, un espace hors-norme», écrit Pierre Nepveu.

    La fermeture de la Médiathèque Gaëtan Dostie, le riche musée de la poésie et de l’imprimé de la rue de La Montagne, est maintenant chose faite, depuis le 1er octobre. Les étapes ayant mené à ce triste dénouement ont connu un assez large écho médiatique et ont fait l’objet d’articles étoffés dans Le Devoir. La réalité n’en est pas moins consternante : un immeuble patrimonial en plein centre-ville, abritant une collection d’objets et de documents culturels d’une valeur inestimable, se trouve maintenant barricadé.

     

    Menaçait-il de s’effondrer ? Ses nombreux visiteurs au fil des années en sont-ils ressortis affectés, contaminés, intoxiqués ? Pas à ce que je sache, moi qui fréquente la Médiathèque depuis des années. Il y aurait, selon un rapport non publié par la CSDM (pourquoi donc ?), un problème d’« humidité » au sous-sol. Rien ne peut mieux résumer la situation qu’une remarque savoureuse du spécialiste en patrimoine Gérald McNichols Tétreault : avec les critères de la Commission scolaire de Montréal, propriétaire de l’immeuble, il faudrait fermer sur-le-champ la ville entière de Venise ! Il y a des limites, à la fin, à compromettre sa santé pour visiter le Palais des doges ou la Scuola San Rocco, quand les bas-fonds distillent des tonnes de miasmes malsains…

     

    On a trop peu souligné, il me semble, l’ironie qu’il y a à voir un organisme comme la CSDM, dont la mission fondamentale est la pédagogie et donc, peut-on supposer, la transmission d’un certain héritage historique et culturel, faire preuve d’une telle intransigeance normative à l’égard d’un lieu dont le potentiel pédagogique est pourtant évident.

     

    La suggestion récente de présenter dans les écoles la collection de Gaëtan Dostie sous la forme d’une exposition itinérante est-elle réalisable sur le plan pratique ? On peut sérieusement en douter et au mieux, ce ne serait qu’une solution bien partielle. Durant ses années d’activité, la Médiathèque avait plutôt prévu que des visites guidées pourraient être offertes à des groupes d’élèves de la CSDM, mais dans ce cas, c’est la question du transport qui aurait fait obstacle, la Commission scolaire invoquant le manque de budget. En sommes-nous vraiment là ? Quand la transmission de la culture trébuche sur des champignons fantomatiques et sur une pénurie d’autobus, on se dit qu’il y a un réel problème…

     

    Rigidité bureaucratique

     

    Au-delà des budgets, n’y a-t-il pas là un mal fort répandu au Québec : la culture des normes, la rigidité bureaucratique ? On ferme ou démolit les écoles pour cause de moisissures ? Il faudrait donc appliquer des règles identiques à un musée où il y a eu quelques infiltrations d’eau dans le sous-sol. Les normes ! Il semble qu’elles soient devenues un prétexte tellement commode pour ne rien oser, ne rien inventer, quand ce n’est pas une arme pour protéger des privilèges (chez les médecins notamment). Mais la Médiathèque était et est toujours, même barricadée, un espace hors-norme. Je songe à des élèves du secondaire qui y passeraient un après-midi et qui, loin de leur milieu habituel, pourraient y apprendre quelque chose de l’École littéraire de Montréal, du mouvement automatiste, des poètes de l’Hexagone, y voir des affiches, des gravures, des photos, des poèmes calligraphiés leur montrant qu’il y a eu une ère de l’imprimé, riche et foisonnante, avant l’ère du numérique, et que des artistes, des créateurs ont fait en sorte que leur ville et leur pays soient des réalités vivantes.

     

    J’imagine leur regard étonné devant la très longue vitrine (plus de dix mètres !) où s’étale, déplié, l’Abécédaire de Roland Giguère, un livre tout à fait hors-norme, lui aussi. Voilà la pure joie de créer, même à partir de cette chose très conventionnelle et rigide qu’est l’alphabet, et ainsi va la lettre « L » : « Lettre libre comme légende / et liberté suit / comme court le lierre / en terre pauvre » : a-t-on le droit de priver des jeunes de 15 ans d’une telle leçon de fécondité, d’une telle démonstration des pouvoirs ludiques et signifiants de l’imagination ? A-t-on le droit surtout de leur apprendre que les critères de conformité et les restrictions budgétaires sont la mesure de toutes choses ? Par-delà l’enjeu extrêmement douteux de la salubrité des lieux, la survie de la Médiathèque Gaëtan-Dostie concerne, comme celle d’autres lieux culturels précaires et sous-financés, la place que nous accordons ou non à la transmission de la mémoire et à une pédagogie de l’imagination et de la création. Bref, sommes-nous encore capables de maintenir des lieux où entendre un Roland Giguère et où le faire entendre aux plus jeunes ? Je refuse catégoriquement de répondre non.













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