Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Idées

    Plaidoyer pour une micromuséologie

    C’est à l’aune du proche et de l’ordinaire que nous sommes à même de nous ancrer dans un monde globalisé

    19 juillet 2016 | Philippe Dubé - Ethnologue et professeur de muséologie à l’Université Laval | Actualités culturelles
    La taille d’un petit organisme (petit et moyen musées) offre une échelle qui permet plus facilement un contact direct avec ses publics. Sur notre photo, une vue de l’intérieur de l’école Delisle à Rivière-Ouelle.
    Photo: Gilles Chamberland La taille d’un petit organisme (petit et moyen musées) offre une échelle qui permet plus facilement un contact direct avec ses publics. Sur notre photo, une vue de l’intérieur de l’école Delisle à Rivière-Ouelle.

    De nos jours, les patrimoines culturel et naturel agissent sur nous comme de véritables repères dans un monde qui se globalise tout en se complexifiant. Alors que notre univers s’élargit à l’ère de l’information spontanée — en fait presque immédiate avec les supports numériques de communication —, on ressent le besoin comme nouveau « citoyen du monde » (qu’on le veuille ou non) de se rapprocher de ce qui nous est familier, de ce qui est de l’ordre de la proximité. C’est pour cette raison que l’on voit émerger, ici et là, de nouvelles façons de se relier au monde en se référant plus directement à des éléments qui fondent notre quotidien, qui rappellent d’où l’on vient pour tenter de mieux saisir où l’on va.

     

    Afin de mieux se situer dans cet univers en constant changement, il est courant aujourd’hui de s’intéresser au passé local, à sa généalogie, à ses origines, à ses propres histoires qui façonnent son identité. On se rend vite compte qu’elle est faite d’anecdotes, de récits surprenants, de croisements de faits et de personnes que l’on ne soupçonnait pas. Dans cette marche de la vie, en promeneur solitaire ou avec d’autres, à l’aide de ces bribes d’histoire, on se crée un imaginaire de soi qui nous permet de mieux exister en tant que personne, dans l’immensité du monde dont nous avons de plus en plus conscience. C’est à l’aune du proche et de l’ordinaire que nous sommes à même de nous ancrer dans un monde en perpétuel mouvement, comme s’il s’agissait d’une mer nerveuse et agitée.

     

    C’est en grande partie pour cette raison que nous sommes de plus en plus sensibles au destin à échelle humaine, à hauteur d’homme comme on dit, à la mesure de la personne individuelle, celle que nous sommes à même de capter à partir du quotidien. Autant, au cours des XIXe et XXe siècles, nos sociétés étaient interpellées par un appel vers l’universel pour mieux s’intégrer au monde en construction, autant aujourd’hui, par un juste retour de balancier, on a tendance à ramener l’essentiel à une dimension plus personnelle, plus individuelle. La personne humaine devient alors non pas le centre de l’univers, mais l’univers du centre, celui qui nous sert de référence, de guide dans le mouvement tourbillonnant de la vie actuelle.

     

    Le musée de l’ordinaire

     

    À cause de ce désir grandissant, de cette soif de soi, la muséologie qui s’adresse à notre être intime nous rejoint peut-être davantage aujourd’hui. Pensons aux maisons historiques, aux mises en scène de la vie quotidienne, aux témoins de la civilisation traditionnelle qui évoquent la vie simple d’antan et sans conflits apparents ; tous ces lieux nous racontent à leur manière et d’une même voix ce que nous avons été dans un passé pas si lointain. C’est précisément ce qui nous touche au plus profond — cette histoire à ras de sol, celle qui nous a fabriqués de ses matériaux nobles et moins nobles. C’est ce que nous voulons entendre pour mieux nous repérer. Révéler cette part de soi qui fait ce que nous sommes est en quelque sorte la nourriture intellectuelle que nous recherchons à l’heure des grands bouleversements sociétaux.

     

    Dans Kamouraska, à une époque d’incessants changements, un intérêt grandissant pour les petits patrimoines s’exprime ici et là sur son territoire à travers les pèlerinages généalogiques, les produits du terroir, la quête personnelle et/ou spirituelle, la simplicité volontaire, les randonnées en plein air, le contact jouissif avec la nature, le retour à la terre par l’agriculture biologique et autosuffisante, le travail artisanal, la cueillette des champignons sauvages, l’économie de partage, sont en effet autant de volets d’une même démarche qui s’approche du processus micromuséologique, voire y participe. La dimension humaine est au coeur de cette approche. Des valeurs d’humanité et d’authenticité s’en dégagent.

     

    Révéler le soi

     

    On peut convenir par le terme de « micromuséologie », une muséologie appliquée aux petits organismes qui se consacrent aux besoins immédiats de leur communauté de proximité et qui se définissent le plus souvent à travers elle autant par son passé que par son présent. La taille d’un petit organisme (petit et moyen musées) offre une échelle qui permet plus facilement un contact direct avec ses publics. Son format favorise un sentiment d’appartenance dans une mesure plus acceptable, à ce qui correspond en fait à l’échelle humaine. L’expérience de visite devient alors rapidement une prise de contact, même si ponctuelle, avec la communauté vivante du lieu. Elle peut même inciter spontanément au bénévolat de la part de ceux et celles qui l’habitent en partageant leur connaissance et l’amour de leur héritage. L’engagement personnel est en quelque sorte le moteur de la micromuséologie.

     

    En découle une ego-muséologie qui met l’accent sur soi, sur sa propre perception du monde. Explorer le monde à partir de son ontologie, son être-à-soi vibrant à l’unisson des autres qui se conjuguent évidemment au Nous collectif, tout en faisant écho au soi personnel, celui qui se construit et se déconstruit sans cesse. Le musée comme acteur de la culture est là justement pour lui (re)donner sens à partir de la réalité perçue par l’individu vivant dans un lieu précis et dans une société donnée. Il se fait l’écho des préoccupations personnelles, le compagnon de route, le guide de nos errements, le bon samaritain qui accueille notre désarroi, apaise notre souffrance et répond un tant soit peu à nos interrogations.

     

    En s’offrant cette expérience de visite, on se donne ainsi l’occasion de renouer avec ses propres souvenirs, de reprendre à tâtons le chemin parcouru de ses ancêtres, mais aussi de se laisser prendre au jeu de ses désirs d’avenir. Une vie plus humaine s’en dégage, une relecture de la réalité qui nous ramène à soi, à nos objets et projets personnels, à une vision du monde dans laquelle on se retrouve plus facilement. À croire que le courant philosophique personnaliste vient la traverser de sa puissance heuristique. Comme le disait si bien François Hertel : « La présence à moi et au monde, voilà le réel ! »

     

    Parmi de nombreux sites, voici sept bonnes adresses de petits musées à visiter cet été : Musée de la femme, à Longueuil ; Musée Colby-Curtis, à Stanstead ; Maison Henry-Stuart, à Québec ; Manoir Mauvide-Genest, à Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans ; Musée de la mémoire vivante, à Saint-Jean-Port-Joli ; Musée amérindien de Mashteuiatsh ; école Delisle à Rivière-Ouelle.













    Envoyer
    Fermer
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.