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    Idées – Festival Mural

    Quand une forme d’art subversif se normalise

    17 juin 2016 | Taïka Baillargeon et Sylvain Lefebvre - Respectivement chercheuse au Groupe de recherche sur les espaces festifs (GREF) et chargée de cours au Département de géographie de l'UQAM; et professeur et directeur du GREF au département de géographie de l'UQAM | Actualités culturelles
    Par le festival Mural, le graffiti est valorisé, mais uniquement dans sa forme institutionnalisée, régulée par des promoteurs d’événements, disent les auteurs.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Par le festival Mural, le graffiti est valorisé, mais uniquement dans sa forme institutionnalisée, régulée par des promoteurs d’événements, disent les auteurs.

    Le festival Mural, sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal, s’est déjà taillé une place de choix dans le monde du festival et de l’art urbain. Depuis quatre ans, les journalistes et blogueurs encensent l’événement qui semble faire l’unanimité auprès des acteurs de la ville, des citoyens et des commerçants. Pourtant, ici comme ailleurs, le graffiti a longtemps été une pratique marginalisée et stigmatisée, souvent défini comme un agent perturbateur et associé à la petite délinquance.

     

    Dans ce contexte, il est étonnant que le festival tout comme les médias n’engagent aucune réflexion critique sur l’aspect controversé de l’art urbain et sur la popularisation (mainstream) de certaines formes d’art subversif. On peut évidemment se targuer d’offrir une plateforme de choix aux arts marginaux et aux revendications qui les accompagnent, mais le festival Mural est-il vraiment de cette trempe-là ? Dans son site Web, Mural dit vouloir « démocratiser l’art urbain ». Est-ce qu’on cherche ici à rendre accessibles à de nouveaux publics ces pratiques artistiques longtemps marginalisées ? La chose n’est pas forcément inintéressante, mais elle paraît paradoxale et pour engager une réelle « démocratisation » de cet art, encore faudrait-il permettre un réel échange entre les usagers traditionnellement en tension ou en conflit dans l’espace public, semi-public et privé.

     

    Le beau et le laid

     

    On affirme souvent qu’une murale est artistique et belle, mais que le graffiti, lui, ne représente qu’un gribouillis sans raison d’être. Pourtant, la murale est aussi une forme de graffiti. La question devient alors : qui détermine ici l’art de la banalité, le beau du laid, l’esthétique de la bavure ? Il y a des signatures (tag) qui sont extrêmement complexes et travaillées et qu’on pourrait aisément qualifier d’oeuvres d’art.

     

    En contrepartie, plusieurs des murales qu’on peut observer à Montréal ne sont pas des oeuvres magistrales et ne se distinguent d’aucune manière de graffitis faits de manière illégale. Parce qu’au final, disons-le, la seule différence majeure entre une murale et un graffiti, c’est la légalité. Et la légalité n’est pas forcément l’apanage du beau. La murale est un graffiti qui a été commandé à un graffiteur qui est payé pour son travail. Généralement, l’artiste muraliste retient ses droits d’auteur, mais c’est le propriétaire du mur qui devient propriétaire de son oeuvre. Dans la petite histoire des murales, ces dernières sont d’ailleurs souvent commandées pour éviter les graffitis, dans la foulée de mouvements anti-graffiti.

     

    Dans plusieurs entretiens, les organisateurs du festival Mural ont mentionné que l’un des avantages des murales, c’est que les graffiteurs respectent le travail de leurs collègues. Autrement dit, l’avantage des murales, c’est qu’ils préviennent toute autre forme de graffiti. La vérité, c’est que non seulement ce « respect » n’est pas généralisé, mais il n’est pas mutuel.

     

    En effet, les murales elles-mêmes sont souvent peintes sur d’autres graffitis, probablement considérés comme n’étant pas suffisamment « beaux » ou « artistiques ». Historiquement, le graffiti était pourtant utilisé comme un langage, un moyen de communication entre graffiteurs. Aussi, pour un graffiteur, il est normal d’écrire sur le graffiti d’un autre, de continuer une oeuvre ou de la signer pour signifier son passage, car les graffiteurs ont l’habitude de partager les mêmes murs. Ces derniers ne sont donc plus uniquement des canevas, mais des plateformes de commentaires, de notes, de réflexions.

     

    Un des problèmes avec le festival Mural, c’est qu’en mettant davantage en scène une forme de graffiti au détriment d’une autre, il contribue à stigmatiser encore plus les clivages entre certains types d’expressions graphiques et artistiques dans l’espace urbain.

     

    Question d’authenticité

     

    Un autre malaise que procure ce genre de festival, c’est la question de l’authenticité de l’artiste. Les façades des bâtiments ne sont généralement pas publiques et si les graffiteurs profitent de leur illégalité pour faire et dire ce qu’ils entendent, les artistes muralistes n’ont pas forcément cette liberté.

     

    Ainsi, par l’entremise du festival, le graffiteur gagne une plateforme de choix dans la ville, mais il perd aussi un peu de sa liberté, qu’elle soit artistique ou politique. D’une part, dans le contexte d’un festival, ce sont les organisateurs et les promoteurs qui décident des artistes invités. L’événement devient par le fait même beaucoup moins ouvert et on s’assure également que les narratifs sont contrôlés. Les commerçants et/ou propriétaires de façades ont aussi un pouvoir décisionnel et même si ceux qui acceptent de participer à l’événement connaissent les attentes et la philosophie des artistes, ils sont quand même en droit d’accepter ou de refuser une oeuvre ou un message. Par ailleurs, s’associer — même de façon non officielle — au cirque du Grand Prix de Formule 1 pour profiter des clientèles touristiques et des retombées conséquentes entre également en contradiction avec les valeurs généralement portées par ces artistes et une certaine culture de résistance dans le monde du graffiti.

     

    Le graffiti est donc valorisé, mais uniquement dans sa forme légale et institutionnalisée, encadrée, aseptisée et bien régulée par des promoteurs d’événement. À Montréal, les graffitis habillent pourtant le paysage depuis bien plus longtemps que ces quatre dernières années de festival et ils participent de différentes manières à la vie sociale de différents quartiers. Démocratiser un certain type d’art dans la rue peut passer par une meilleure « accessibilité » pour le public, de même que par un certain type de mise en valeur ludique et festif de la forme urbaine, mais il y a aussi la nécessité de bien éduquer, de nuancer, de mettre en perspective un art qui, ici, est source de grande diversité, de profondeur historique et sociale et d’un souci bien marqué pour le « droit à la ville ».













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