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    Une amazone venue d’Arabie saoudite

    Ensaf Haidar, l’épouse de Raïf Badawi, se bat comme une diablesse pour sortir le blogueur du cauchemar saoudien.
    Photo: Patrick Hertzog Agence France-Presse Ensaf Haidar, l’épouse de Raïf Badawi, se bat comme une diablesse pour sortir le blogueur du cauchemar saoudien.
    Liberté
    Mon combat pour sauver Raïf Badawi
    Ensaf Haidar et Andrea C Hoffmann
    Archipel
    Paris, 2016, 280 pages

    Cette semaine, l’ex-animateur de la station Énergie de Québec récemment expulsé de sa chaise, Jeff Fillion, maître X ès radio poubelle, a récolté un blâme du Conseil de presse. Celui-ci dénonçait « ses propos et son ton méprisant et haineux » tenus le 9 juin 2015, à l’adresse de Raïf Badawi sur l’antenne d’Au choix de Jeff.

     

    « Awaille des coups de fouet. We don't care ! » avait lancé entre autres gracieusetés l’inénarrable radioman à l’adresse du blogueur. Condamné en Arabie saoudite à dix ans de prison et à mille coups de fouet, déjà écorché de cinquante, coupable d’avoir prôné la libération religieuse, jugé apostat en son pays de charia, prisonnier en des geôles guère hospitalières depuis quatre ans, il est un modèle de courage et de résilience, Raïf Badawi. Sa femme aussi.

     

    Les propos de Jeff Fillion ne sont pas qu’absurdes venant d’un animateur drapé dans le droit d’enfiler les niaiseries au nom de la liberté d’expression, ils sont faux. « Awaille des coups de fouet. We don't care ! » Pas vrai ! Pas vrai du tout.

     

    Par-delà l’horreur objective de son sort, on s’en fout ici d’autant moins que Raïf Badawi est un peu du Québec, sans n’y avoir jamais mis les pieds. Son épouse Ensaf Haidar et ses trois enfants réfugiés à Sherbrooke se sont fait caisses de résonance de l’Arabie saoudite, pays qui autrement se verrait pour plusieurs réduit au concept abstrait du totalitarisme islamiste. Si le monde dit civilisé (parfois on en doute, quel pays au juste enfanta Donald Trump ?) se bat pour la libération de prisonnier-là, nulle part ailleurs sa cause n’est-elle défendue avec plus d’émotivité passionnée qu’au Québec.

     

    Sa petite femme aux traits angéliques qui se bat comme une diablesse pour sortir le blogueur du cauchemar saoudien, sera parvenue à ancrer le sort de Badawi dans les coeurs et les reins des citoyens de sa terre d’accueil. On l’a regardée aller, elle qui fut élevée sans droits, propriété de la gent masculine, devenue directrice de la fondation pour libérer son mari, à la proue contre vents et marées, et on l’a admirée.

    Photo: Patrick Hertzog Agence France-Presse Ensaf Haidar, l’épouse de Raïf Badawi, se bat comme une diablesse pour sortir le blogueur du cauchemar saoudien.
     

    De cause et de blindés

     

    On l’a vu par ailleurs déchanter. De son siège dans l’opposition, Justin Trudeau lui avait fait miroiter des engagements canadiens en faveur du mari écroué. Pourtant, rien ne bouge. Avec ses enfants, Ensaf Haidar n’a pu rencontrer son ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, que cette semaine. Il a posé pour la photo de famille en gardant floues les pressions futures du pays sur l’Arabie saoudite dans l’affaire Badawi. Realpolitik ? Défection, oui, en trois temps de la valse diplomatique.

     

    Lorsqu’on vend des véhicules blindés à un pays… Et comment s’étonner devant le cynisme grandissant de la population quant aux politiciens ?

     

    Plus inspirant, Daniel Turp, l’ancien député péquiste, professeur en droit international, a déposé avec ses étudiants en mars devant la Cour fédérale une requête de contrôle judiciaire contre la vente de ces blindés, commandée par l’ancien gouvernement Harper et honorée à l’ère Trudeau. Les lois canadiennes interdisent la vente d’armes à des pays susceptibles de les utiliser contre des civils, ou qui affichent un bilan douteux en matière de droits de la personne.

     

    Je vous dis ça parce que la vie de bien des prisonniers d’opinion, pas juste celle de Raïf Badawi, baigne dans cette soupe diplomatico-commerciale-là, masquant les cris et les pancartes des citoyens révoltés d’ici ou d’ailleurs.

     

    Ceux-ci finissent par comprendre que la grosse partie se joue au-dessus de leurs têtes, sans états d’âme. Et si les pays alliés ont du pétrole ou de l’argent, s’ils viennent du golfe Persique ou de la Chine, les droits fondamentaux ne pèsent pas trop lourd soudain.

     

    Un double combat

     

    Alors j’ai lu Mon combat pour sauver Raïf Badawi d’Ensaf Haidar, sous le plume de la journaliste allemande Andrea C. Hoffmann. Cette bio est traduite en français, publiée à Paris chez l’Archipel, installée dans les rayons de nos librairies. Le genre de livre qui ne gagnera pas un prix littéraire mais qui informe, et pas juste sur l’affaire Badawi, sur sa société. « Derrière la pruderie qu’on nomme piété, l’Arabie saoudite est, me semble-t-il, un pays obnubilé par la sexualité, affirme Ensaf Haidar. Tout y tourne autour du sexe et de la meilleure façon de le brimer. »

     

    Elle ajoutera ailleurs : « En Arabie saoudite, une femme n’est jamais maîtresse d’elle-même. Et les hommes, qui décident pour elle, la considèrent comme leur propriété. J’avais grandi dans ce système et ne le remettais pas en question. Mon unique désir était de passer de la coupe de mon père à celle de Raïf que j’aimais. »

     

    C’est tout le chemin parcouru par cette jeune femme qui épate. La voici passée du statut de « moins que rien » à celui de batailleuse émérite dans un Québec enneigé qui l’a entourée, appuyée, où elle-même a secoué des apathies locales, en fouettant, puisque fouet il y a, les ardeurs d’autrui.

     

    À travers ce livre-là, on la voit d’abord évoluer dans sa première patrie. Cette volonté de fer, au fond, Ensaf Haidar l’avait toujours eue : pour épouser celui qu’elle aimait contre l’avis de sa famille, pour reconquérir son homme quand il regardait ailleurs, pour s’impliquer dans son blogue dont il la tenait à l’écart, pour couper avec sa famille qui la déshérita et la « divorça » contre son avis, pour obtenir le respect de son mari et celui de tous.

     

    Il n’y a pas qu’une histoire d’amour entre elle et Raïf Badawi — qui lui devra une fière chandelle s’il s’en sort un jour —, mais une association de couple, à armes devenues égales, conquise de haute lutte.

     

    Cet ouvrage, Mon combat pour sauver Raïf Badawi, est tout autant un combat pour la reconquête d’une femme privée d’elle-même. Hier niée, méprisée, aujourd’hui honorée, primée partout, en guerre contre l’injustice, en paix avec elle-même. Chapeau !

     

    Mes chroniques culturelles s’interrompent jusqu’au 2 juin, dans la frénésie du Festival de Cannes. À bientôt !

    Mon combat pour sauver Raïf Badawi
    Ensaf Haidar et Andrea C. Hoffmann, Archipel, Paris, 2016, 280 pages












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