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    Prières et anathèmes

    Dans «La divine illusion», le dramaturge Michel Marc Bouchard dépeint la misère du peuple et les dérapages du clergé.
    Photo: Yves Renaud Dans «La divine illusion», le dramaturge Michel Marc Bouchard dépeint la misère du peuple et les dérapages du clergé.

    Chaînes de prières en France et à l’étranger, évangélistes en neuvaines, fidèles et moins fidèles à genoux. Dans l’épreuve, les gens ne savent plus à quels saints se vouer. La Toile enfile les orémus à portée virale, les lampions brûlent à l’église comme au temps des grandes pestes. La télé retransmet les assauts policiers dans la multiethnique commune de Saint-Denis, à l’ombre de la basilique, cette nécropole des anciens rois — croisés ou pas. La France est en guerre.

     

    On écoute le Requiem de Fauré ; riches de l’héritage culturel des puissantes oeuvres du passé conçues dans la foi ardente. Imbibés que nous sommes d’encens, de grandes orgues, de musique sacrée et de vin de messe. Malgré nous, parfois. Ça n’empêche pas de grogner.

     

    Depuis une semaine, un déluge de prières internationales venues de partout, — et de plusieurs célébrités américaines — s’abat sur les Parisiens endeuillés par les attentats. « Merci pour #PrayforParis, a répondu le dessinateur et cinéaste Joann Sfar, mais nous n’avons pas besoin de plus de religion ! Notre foi va à la musique, aux baisers, à la vie, au champagne et à la joie ! »

     

    D’autres voix invitent avec raison les gens en état de choc à éviter les amalgames. Religion n’est pas synonyme d’intolérance et de meurtres en série. Voyez le pape François ! On l’aime bien, c’est vrai… mais son Vatican corrompu, pas mal moins.

     

    Elle s’est tellement invitée dans l’actualité, cette religion-là. Nous revoici postés à son chevet.

     

    En principe, songe-t-on, l’élévation spirituelle devrait inciter au pacifisme. Dans l’islam comme ailleurs. La vie intérieure n’est-elle pas le réservoir d’immenses richesses ?

     

    Sauf que les religions établies, fondées par des types très bien souvent — aimez-vous les uns les autres, qui dit mieux ? —, tournent si mal quand l’ivresse du pouvoir et le fanatisme s’en mêlent.

     

    Voyez le passé catholique écrit en lettres de sang à coups d’Inquisition, de conquêtes assassines, de croix brandies, de répressions sexuelles et culturelles. Regardez ces jeunes têtes brûlées islamistes tirer sur des gens couchés par terre dans un cabaret aux cris d’« Allah akbar ! »

     

    Loin de moi l’intention de jeter l’huile sur le feu de l’islamophobie (faites plutôt entrer les migrants qui fuient État Islamique). La grande majorité des musulmans n’a rien en commun avec cette soif de destruction pure, mais reçoit l’orage en pleine poire.

     

    La religion vaut mieux que ça au départ. Mais que de crimes on commet en son nom…

     

    Assez pour dérouler un long tapis rouge à la laïcité. Croyez en ce que vous voudrez, mais sortez vos convictions de l’agora. Et prière — si prière il y a — de laisser vos guns à l’entrée…

     

    Les artistes devant les abus

     

    Tout n’est pas si simple avec la religion. Les Québécois le comprennent. Une chape de plomb pesait sur leurs épaules quand le clergé faisait la loi, avec sa litanie de profanations, mais aussi de dévouements. Lorsque le peuple a secoué ses chaînes à la Révolution tranquille, il a jeté ses balises éthiques dans le même caniveau que le joug. Allez ouste ! Ils n’étaient pas tous pourris, du côté de la soutane et de la coiffe, les religieux sous la Grande Noirceur, c’eût été trop simple. Mais trop d’abus camouflés et si graves venaient de leurs rangs…

     

    Nous voici en 2015, la culture chrétienne sous le bras, croyants comme athées, nourris de ses culpabilités, de ses idéaux et de ses déraillements, les sacres aux lèvres. Nos artistes en témoignent encore : on a la laïcité gorgée d’eau bénite, comme de son rejet jaillissant.

     

    Et ce, dans bien des coins du globe. Au cinéma, le film le plus percutant de l’année est El Club du Chilien Pablo Larrain, huis clos d’enfer sur d’anciens prêtres catholiques pédophiles qui se balancent des horreurs par la tête. Spotlight de Tom McCarthy, en salle depuis vendredi, revient sur l’enquête du Boston Globe qui mit au jour en 2002 les réseaux de protection de prêtres pédophiles américains. On n’en sort pas.

     

    L’Église n’en finit pas non plus d’inspirer les artistes québécois, sous un angle lumineux, comme dans les films de Bernard Émond, la plupart du temps par ses points d’ombre. Entre interdits et sévices pédophiles ressuscités, la revoici sans cesse au détour d’un roman, d’un film ou d’une pièce. Tant de traumatismes à colmater…

     

    Encore au poste, ce passé religieux, sur les planches du TNM cette fois, à travers la brillantissime pièce de Michel Marc Bouchard, La divine illusion.

     

    Si un créateur a su montrer du doigt les pires tares du catholicisme des heures sombres : pédophilie, domination aveugle et hypocrisie féroce, c’est bien l’auteur des Feluettes.

     

    Retour au thème dans cette pièce remarquable, mise en scène par Serge Denoncourt. Entre drame et humour, entre venue de la grande tragédienne française Sarah Bernhardt à Québec en 1905 et les hauts cris du clergé repoussant l’infamante, aux moeurs libres et au verbe haut, les tensions s’attisent.

     

    Michel Marc Bouchard brosse la misère du peuple et les dérapages du clergé. S’y glissent les aspirations artistiques d’un jeune novice, et la douleur d’un autre, destiné à la soutane malgré ses voeux, agressé par un prêtre durant cinq ans, brebis expiatoire qui étouffe ses cris de révolte pour aider sa famille indigente.

     

    Ai-je dit qu’Anne-Marie Cadieux s’y révélait aussi divine que la star qu’elle incarne ? Que l’éclat linguistique des répliques de Bouchard brillait dans la nuit ?

     

    Un parallèle s’impose avec Le confessionnal de Robert Lepage. Dans son film de 1995, l’homme de théâtre abordait aussi la venue d’un grand personnage à Québec, Alfred Hitchcock, en 1952, sur le plateau de I Confess, revenant sur les effets de l’omnipotence cléricale au sein d’une société muselée.

     

    Ces oeuvres redisent la nécessaire vigilance quant aux religions, même chez les croyants. Trop de pulsions de haine et d’oppression détournent les dogmes pour infiltrer les esprits. Trop de propagande éloigne des puits de lumière. Trop d’« hommerie » se cache sous le divin.

     

    Et délivrez-nous de l’obscurantisme. Amen !













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