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    Bibliothèques en orbite

    Alberto Manguel et Robert Lepage nous font visiter dix grandes bibliothèques du monde, réelles ou pas.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alberto Manguel et Robert Lepage nous font visiter dix grandes bibliothèques du monde, réelles ou pas.

    Dans la mémoire littéraire, le nom du grand écrivain argentin Jorge Luis Borges est associé aux bibliothèques comme celui de Miguel de Cervantès l’est aux moulins à vent : en référence spontanée. Il a tant fréquenté leurs labyrinthes en quête du volume suprême — son Graal hors d’atteinte —, et tant écrit sur elles.

     

    Sans l’oeuvre en chocs de dimensions du bibliothécaire aveugle et génie des lettres, aurions-nous embrassé toute la portée métaphysique de ces temples du savoir aux rayonnages infinis ?

     

    Borges, poète incontournable mort en 1986, dirigea à Buenos Aires (où son esprit flotte toujours) la bibliothèque nationale après qu’un mal génétique lui eut fait perdre la vue. Déambulant parmi des livres invisibles pour ses yeux.

     

    « La bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible », écrivait-il dans La bibliothèque de Babel, tirée du recueil Fictions. Toute son oeuvre, poèmes et nouvelles surtout, se fraie un chemin entre paradoxes et vertiges.

     

    À la fois auteur et personnage de fiction comme Homère, ai-je dit que Borges avait inspiré à Umberto Eco, la figure du moine aveugle et fou du Nom de la rose dévorant des pages empoisonnées dans sa bibliothèque en feu ?

     

    Suivons le guide ! En ces temps d’Halloween, j’ai demandé à son fantôme de me tenir la main cette semaine lors d’une drôle d’expérience conçue par son compatriote, l’écrivain Alberto Manguel, auteur d’Une histoire de la lecture, et par l’homme de théâtre épris de technologies nouvelles Robert Lepage.

     

    Cette expérience, c’est une expo à la Grande Bibliothèque, qui vient souligner les dix ans d’existence de l’institution aux chambres de bois.

     

    Alberto Manguel assura en rencontre de presse que ce parcours n’était pas inspiré par l’auteur de L’histoire de l’infamie. Mais comment croire celui qui ajouta ensuite : « Toute mon oeuvre est un hommage à Jorge Luis Borges. » Il dit avoir connu deux génies, Borges et Lepage. Ce dernier, familier des éloges, n’a pas rougi.

     

    L’exposition s’intitule La bibliothèque la nuit, comme le titre du passionnant essai de Manguel sur les grandes bibliothèques de l’histoire et sur celle des particuliers, aux oeuvres miroirs de l’âme : « Toute bibliothèque est une autobiographie », y écrit-il.

     

    L’écrivain argentin n’a pourtant plus accès à sa propre bibliothèque aux 35 000 ou 40 000 volumes encastrée dans un ancien presbytère français. « J’ai aménagé il y a quatre mois dans un appartement exigu de New York », explique-t-il.

     

    Qu’à cela ne tienne ! La voici reconstituée à la Grande Bibliothèque, dans la salle d’accueil de l’exposition (mais, supplice de Tantale, sans pouvoir ouvrir les livres). Plus loin, Manguel a imaginé le concept d’un déambulatoire à la mémoire de dix grandes bibliothèques du monde, réelles ou pas.

     

    Temples littéraires en 3D

     

    Nous voici dans cette seconde salle, où des arbres arborent des feuilles en forme de livres. Des pages sont froissées au sol, mais les tables de bois ressemblent à celles des bibliothèques classiques, ornées de lampes aux abat-jour verts en attente de lecteurs.

     

    Pour que tout bascule, reste à enfiler tant bien que mal des lunettes-casques Oculus Rift. Au milieu des arbres à livres, dix vignettes surgissent soudain, portes virtuelles vers l’ailleurs en 3D. On clique sur l’une ou l’autre pour s’immerger dans une bibliothèque et son style. Celle d’Alexandrie, née sur les cendres de son illustre aïeule de l’Antiquité, celle de Sainte-Geneviève à Paris, celle du temple Hase-Dera au Japon, celle, imaginaire, de Jules Verne à bord de son sous-marin Nautilus dans Vingt mille lieues sous les mers, etc.

     

    La technologie d’immersion sur 360 degrés à laquelle Robert Lepage et son équipe d’Ex Machina se sont frottés sert habituellement à la démonstration de jeux vidéo. Lui la voit désormais comme un pont à ériger entre théâtre et cinéma.

     

    Reste à pivoter sur soi-même pour faire surgir de nouveaux éléments de décor. C’est un peu gadget, décrit comme ça, mais la visite (il faut réserver en ligne), dans ses dédales architecturaux, constitue une balade saisissante à travers ces temples de savoir, agoras, et espaces fragilisés par la révolution technologique en cours. Un trajet d’une heure, moins si la perte de repères vous donne la nausée. Et pourquoi ne pas se perdre dans cette forêt-là ?

     

    À l’heure où la Toile menace de disparition plusieurs bibliothèques (cette semaine, on apprenait la migration de celle du ministère de la Santé vers un corridor obscur d’un centre de réadaptation), on a envie de les célébrer toutes.

     

    L’ombre de Borges à l'Outremont

     

    Et tant qu’à parcourir des bibliothèques sans toucher aux livres, autre escale : le théâtre d'Outremont, où le spectacle La bibliothèque interdite s’appuie sur un texte et une composition de Denis Plante (qui joue aussi du bandonéon). Entouré de trois musiciens, au coeur d’un opéra-tango, Sébastien Ricard y est formidable. En plus de jouer et chanter en concierge aveugle (inspiré par Borges) d’une bibliothèque interdite par le régime de Juan Perón, le chanteur-acteur a signé la mise en scène du show à quatre mains avec Brigitte Haentjens.

     

    On applaudit à cette mise en abyme très argentine du poète idéaliste arrêté et interrogé par un de ses personnages. Les amoureux de Buenos Aires retrouvent l’atmosphère des milongas au rythme des tangos. Tortures et sévices dont les artistes opposants furent victimes au cours des années 40 martèlent l’histoire.

     

    Retour à Borges, donc, à qui ses positions contre le régime de Juan Perón firent perdre un emploi de bibliothécaire (il s’est repris plus haut après la chute du tyran). La bibliothèque trône derrière, immanente.

     

    « Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine — la seule qui soit — est près de s’éteindre, tandis que la bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète », prédisait Borges, en arpentant dans sa nuit éclairée ses perpétuels dédales. À lui, le dernier mot !













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