Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Le «Bagne» en automne

    Le «Bagne», c’est l’être humain en quête de lui-même et de l’autre, qu’il détruira pourtant.
    Photo: Rolline Laporte Le «Bagne», c’est l’être humain en quête de lui-même et de l’autre, qu’il détruira pourtant.

    Mercredi soir, je suis allée voir Bagne, le spectacle chorégraphique de Jeff Hall et Pierre-Paul Savoie, coproduit avec Danse Danse, en l’honneur du demi-siècle de la compagnie PPS. À la Cinquième Salle de la Place des Arts, on assistait à une recréation de cette oeuvre phare lancée il y a 22 ans, avec variantes, car tout change vite et les corps d’une nouvelle génération d’interprètes habitent autrement un thème qu’hier. Ni tout à fait un autre, ni tout à fait le même, ce Bagne-là, flanqué d’un beau rideau de plaques métalliques en arrière-plan.

     

    Toujours troublante, la vue d’une prison au coeur d’un espace de liberté comme la danse. On voit surgir en nous des images d’oiseaux rêvant au ciel dans leurs cages et des malheureux primates au zoo. Les danseurs acrobates Lael Stellick et Milan Panet-Gigon se cognent aux grillages, s’y accrochent, les gravissent, tombent, remontent, se recroquevillent dans leurs cellules, se surveillent, s’étreignent, se portent, se perdent.

     

    La musique est une pulsation, l’éclairage, un jeu menaçant de clairs-obscurs, la cage, conçue par Bernard Lagacé, une grosse structure surplombée d’un pont suspendu reliant deux cellules où des lits basculent. La silhouette apparue d’un troisième larron sous cagoule de torture ajoute au climat d’angoisse. Leurs barreaux sont aussi les nôtres.

     

    Elle représente tout ce qu’on voudra, cette prison : les vrais établissements pénitentiaires, comme le huis clos des chaînes intérieures et extérieures en heurt avec celles du voisin. Les deux danseurs s’affrontent en duels sexuels ou violents. Tout est tension et nerfs à vif. Sans mots, la tragédie s’installe. Le Bagne, c’est l’être humain en quête de lui-même et de l’autre, qu’il détruira pourtant.

     

    Un spectacle moins révolutionnaire dans sa forme qu’à sa création, mais tout aussi actuel, brûlant, percutant. Avec un pan de la mémoire chorégraphique de Montréal en renaissance à travers lui.

     

    L’énergie du Bagne nous a traversés. Mais comment prédire s’il sera remonté dans 20 ans encore, ce spectacle-là ? Et qui ira le voir ?

     

    Même si la danse contemporaine, implantée ici depuis un demi-siècle, demeure un des fers de lance de l’art québécois, on sent sa fragilité. Plus l’humour et les comédies musicales dominent les arts de la scène, plus les clientèles s’effilochent devant les shows plus pointus. Ajoutez la concurrence des festivals aux nombreux spectacles gratuits. Allez donc attirer le grand public au Bagne

     

    Eh bien, dansez maintenant

     

    J’ai appelé Lorraine Hébert, la directrice du Regroupement québécois de la danse. Elle rappelle que protéger et faire vivre le patrimoine chorégraphique, comme Pierre-Paul Savoie avec Bagne, est capital et plus malaisé qu’au théâtre, car sans l’appui d’un texte, avec desindications faciles à égarer. Jean-Pierre Perrault a de la chance outre-tombe. « Sa fondation fait des miracles pour recréer ses oeuvres. »

     

    Pionnier en danse, le Québec se retrouve avec une mémoire à préserver, une relève privée d’appuis pour atteindre les sommets, un manque de budget promotionnel et un public en décroissance.

     

    Grosso modo, le bassin de spectateurs québécois féru de danse tourne autour de 280 000 personnes. C’est peu et ça fluctue.

     

    « Je pense que le public va ailleurs, estime Lorraine Hébert. Aux spectacles de divertissement, mais aussi à des superséries à la télé. Et puis, les nouvelles technologies l’accaparent et il dispose de moins d’argent pour sortir. »

     

    On entend gronder parfois des voix contre la danse contemporaine. « Plusieurs trouvent qu’il y a trop de solos, de duos et de trios, pas assez de productions d’envergure. » C’est vrai, par-dessus le marché. Faute de sous.

     

    Un chorégraphe aussi connu et inspiré que Dave St-Pierre, abonné aux gros plateaux avec un tas de danseurs, dénonçait l’an dernier les conditions de misère des compagnies de danse où le bénévolat, les économies de bouts de chandelle coupent les ailes aux artistes. Sous-financement chronique, contraintes partout. Il a envoyé Montréal péter dans les fleurs.

     

    Des espoirs et des craintes

     

    Bien évidemment, l’arrivée des libéraux au pouvoir à Ottawa suscite les espoirs du milieu culturel. Justin Trudeau s’est engagé à réintroduire les programmes PromArt et Routes commerciales, ces tournées d’artistes canadiens à l’étranger coupées par Harper en 2008, ainsi qu’à doubler le budget du Conseil des arts du Canada. Promesses électorales ? On verra bien.

     

    « De toute façon, ces politiques ne seront pas en place avant 2017, précise-t-elle, et deux ans, c’est long. Au Québec, la coupe de 2,5 millions au Conseil des arts et des lettres a touché le Regroupement de la danse, et à travers lui, les compagnies. »

     

    Chez nous, le couperet en éducation atteint le coeur des sorties culturelles, à l’heure où plusieurs chorégraphes se tournent vers l’animation et les spectacles jeunes publics.

     

    Et puis, côté danse, qui reste au bercail suffoque. « On est des leaders sur la scène internationale, mais si Marie Chouinard ou Hélène Blackburn ne voyagent pas, elles ne peuvent créer ici. Entre 50 % et 75 % du budget de fonctionnement proviennent des tournées à l’extérieur. Je suis inquiète pour les petites compagnies, soupire Lorraine Hébert. On a besoin de relève, et elles sont trop pauvres pour pouvoir émerger. Deux générations montantes ont été sacrifiées, pendant que nos gros noms sont en train de tomber. »

     

    Une locomotive comme La La La Human Steps d’Édouard Lock a fermé boutique cette année. O Vertigo change de modus operandi et, dès janvier, cessera d’embaucher des danseurs permanents.

     

    Ce samedi, le Regroupement québécois de la danse tient son assemblée annuelle. Ce ne sont pas les sujets de discussion qui manqueront à ses membres. Mais on appelle surtout les décideurs publics à faire des choix de société, soutenir les créateurs et brancher le public. Le Québec perd du terrain dans les disciplines où son étoile brille. Allons-nous regarder nos phares s’éteindre ? On lance, entre deux pas de danse, quelques voeux dans la nuit.

    Le «Bagne», c’est l’être humain en quête de lui-même et de l’autre, qu’il détruira pourtant. Les danseurs acrobates Lael Stellick et Milan Panet-Gigon se cognent aux grillages, s’y accrochent, les gravissent, tombent, remontent, se recroquevillent dans leurs cellules, se surveillent, s’étreignent, se portent, se perdent.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.