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    Les anges et les bêtes de David Altmejd

    Postée en grande pompe devant le nouveau pavillon Bourgie du MBAM à l’automne 2011, L’œil semble y déployer ses ailes depuis bien plus longtemps encore.
    Photo: MBAM/D. Farley Postée en grande pompe devant le nouveau pavillon Bourgie du MBAM à l’automne 2011, L’œil semble y déployer ses ailes depuis bien plus longtemps encore.

    En passant sur Sherbrooke dans le bout de Crescent — encore l’autre jour au sortir de la merveilleuse exposition Rodin au Musée des beaux-arts de Montréal —, je vais toujours saluer celui que j’ai surnommé l’ange exterminateur, magnifique géant ailé du sculpteur montréalais David Altmejd. Son visage couvert de mains et son thorax troué pour laisser passer le vent me semblent appartenir à ceux du messager de l’Apocalypse, qui avait inspiré le titre du film de Buñuel.

     

    « Longue vie à toi, ange exterminateur ! » que je lui lance avec un coup de chapeau. Parfois, il lui pleut dessus. Pas grave !

     

    Cette statue de bronze de treize pieds de haut s’intitule L’oeil, parce qu’elle fait le guet, sans doute. Postée en grande pompe devant le nouveau pavillon Bourgie du MBAM à l’automne 2011, elle semble y déployer ses ailes depuis bien plus longtemps encore. On se plaît à l’imaginer déjà sur place à la fin du XIXe siècle alors que fut construite l’église Erskine American, la première vocation du bâtiment.

     

    L’ange va bien avec la pierre taillée, les grands arcs, les colonnades. Il s’offre des références à la statuaire antique : du David de Michel-Ange à la Victoire de Samothrace, mais ses mains et son trou béant participent aux symboles de la modernité.

     

    David Altmejd : on tombe sur ses oeuvres dans les musées d’art contemporain de plusieurs villes d’Europe et des États-Unis ; reconnaissant à tous coups la griffe du sculpteur québécois basé à New York, une des figures de proue de la sculpture en ce jeune millénaire.

     

    Au MBAM, l’expo Rodin est intitulée Métamorphoses, mais ce titre conviendrait tout autant à Flux, celle d’Altmejd, qui démarre ce samedi au Musée d’art contemporain de Montréal, face à la place des Festivals. Entre le père de la sculpture moderne et cet artiste de 40 ans chez qui loups-garous et hommes oiseaux s’insèrent dans des mégastructures de miroirs ou de plexiglas, le fossé n’est pas si immense, après tout.

     

    Une même fascination pour les mains, premier outil de travail du sculpteur, n’est pas leur seul pont jeté à travers les époques.

     

    Rodin avait été un précurseur en choisissant souvent de montrer les brisures des oeuvres, les scories de la matière première, laissant aussi des parties du corps inachevées pour capturer l’énergie d’une démarche, le reflet d’une pensée. Altmejd, qui expose aux quatre vents ses coutures et ses fractionnements, opère de la même manière.

     

    Voir les deux expositions, dans la foulée l’une de l’autre, c’est parcourir le rayon de la sculpture moderne, à près d’un siècle et demi d’écart. On recommande ce va-et-vient entre les musées du centre de la métropole.

     

    « Rodin utilise tout ce qui lui tombe sous la main : branchettes, coquilles d’oeuf, journaux, briques, et nous emmène beaucoup plus loin, vers une pratique de bricolage que n’aurait pas reniée Picasso », disait Catherine Chevillot, la directrice du Musée Rodin à Paris.

     

    Altmejd en fait tout autant avec des cheveux, des noix de coco, des cristaux, des dents, de la toile de jute, des plumes, des perles de verre. Mais en notre ère d’hyperconnexion électronique, ses fils d’or ou de fibres indéterminées favorisent tous les contacts en ouvrant des passages sur la mythologie et les mondes parallèles. On invite les esprits perplexes à laisser leur raison de côté, pour observer et ressentir ces créatures de haute tension, à défaut de pouvoir tâter.

     

    Entre le beau et le terrible

     

    Cette semaine, avant que l’expo ne démarre au MAC, au milieu de boîtes immenses qui restaient à déballer, j’ai pu me glisser parmi les oeuvres de l’ensemble en devenir. Vrai privilège que d’attraper un moment de suspension alors que des changements s’opèrent encore sur l’emplacement d’une pièce et que l’artiste et ses assistants s’activent en plein chantier.

     

    Cent soixante de ces caisses étaient arrivées de Paris (après exposition au Musée d’art contemporain de la Ville Lumière), du Connecticut, mais aussi de collections montréalaises.

     

    David Altmejd insère des mains (un moulage des siennes) un peu partout, même à travers les murs du musée. Des géants à têtes de fruits sont mangés par les champignons et chatouillés par les fourmis. On entre au pays des démons et merveilles.

     

    Ses corps, il les modèle en écorché, avec des visages disloqués, comme le peintre Francis Bacon, mais ceux d’Altmejd aspirent à de nouvelles transformations. Des têtes de loups-garous damnées, décapitées, cristallisées, sont jetées çà et là au milieu de coulées liquides, de miroirs fracassés. Dans son univers, le sublime et le trivial se percutent en tout temps. Des anges observent les visiteurs et sont observés par eux.

     

    Ça se passe parfois à l’intérieur d’immenses écosystèmes, où la lumière émerge du chaos, comme dans la genèse du monde. Ses monstres ne sont pas des monstres, plutôt des figures de crise, captées en plein mouvement.

     

    On se croirait au milieu d’un laboratoire sur l’île du docteur Moreau. Surtout dans la dernière salle, sorte de galerie des glaces, façon David Altmejd, antre des métamorphoses. Parmi les miroirs qui créent la mise en abîme, le visiteur perd ses repères, comme dans un labyrinthe de l’Argentin Jorge Luis Borges, un de ses écrivains fétiches.

     

    C’est là que s’étale l’oeuvre maîtresse de l’expo, The Flux and the Puddle, celle qui couvre toutes les étapes de sa création, depuis la première époque des loups-garous jusqu’à ces figures en tissages délicats sorties apparemment de la filature d’une araignée. Ajoutez des ananas à grandes bouches et une femme sans visage, entre autres éléments de son vivarium.

     

    Il est difficile de décrire l’impact d’une oeuvre aussi remplie d’humour et de merveilleux même, surtout peut-être, si elle nous plaît autant.

     

    Le monde de David Altmejd ressemble au début d’une Élégie du poète Rainer Maria Rilke, à qui on laisse en s’inclinant bien bas le dernier mot : « Car le beau n’est que le commencement du terrible, / ce que tout juste nous pouvons supporter / et nous l’admirons tant parce qu’il dédaigne / de nous détruire. / Tout ange est terrible. »













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