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    Lumières sur la Nuit blanche

    Ou comment faire du mariage entre lumière et culture le prétexte d’une communion urbaine hivernale

    Avec ses quelque 200 activités en tous genres réparties dans trois quartiers et deux pôles, la Nuit blanche de Montréal embrasse large.
    Photo: Frédérique Ménard-Aubin Avec ses quelque 200 activités en tous genres réparties dans trois quartiers et deux pôles, la Nuit blanche de Montréal embrasse large.
    C’est une brèche dans l’hiver québécois, une grande toile qui se tisse pour une nuit dans les rues de Montréal, ce samedi soir. Pendant quelques heures, la ville accepte et chevauche l’hiver. Des portes s’ouvrent, des tracés culturels se dessinent, il y a échange. Faute de lumière naturelle, la Nuit blanche crée la sienne.


    Dans certaines villes des latitudes circumpolaires, entre mai et juillet, le soleil frôle l’horizon sans vraiment se coucher. En résulte une nuit blanche, « une clarté douce, un demi-jour doré qu’on ne saurait peindre et que je n’ai jamais vu ailleurs », écrivait Joseph de Maistre dans Les soirées de Saint-Pétersbourg (1821). C’est dans les célébrations entourant ces nuits d’insomnie, qui culminent avec le solstice d’été du 21 juin, que Christophe Girard a puisé l’idée d’une Nuit blanche pour Paris, dont il était le maire adjoint en 2001. L’année suivante, coup d’envoi : près d’un million de personnes sortent dans les rues, un succès total et inattendu. Depuis, le concept a voyagé dans une trentaine de villes à travers le monde, dont Montréal depuis 2004.

     

    « C’est le fait que ce soit la nuit, que les gens abandonnent le stress et le travail. Tout à coup, c’est une page blanche, illustre M. Girard, aujourd’hui maire du 4e arrondissement, joint dans ses bureaux parisiens. On va toute la nuit, au gré de nos envies, découvrir des lieux qu’on n’a jamais vus. Des lieux habités par les artistes, qui les embellissent. » Cette définition de la Nuit blanche vaut pour toutes les villes où elle s’est glissée, de Lima à Tel-Aviv, de La Valette à Oran, de Madrid à Miami. Un même objectif les motive : rendre l’art contemporain accessible par une célébration collective qui, à l’instar des oeuvres qu’elle génère, n’a que faire des attendus. Un dialogue s’ouvre, la rencontre est dynamique.

     

    Une culture « démocratisée »

     

    Avec ses quelque 200 activités en tous genres (musique, cinéma, danse, arts visuels, théâtre) réparties dans trois quartiers et deux pôles, la Nuit blanche de Montréal embrasse large et se veut plus consensuelle qu’ailleurs. Cet impératif budgétaire — l’organisation n’a pas les moyens de commander des oeuvres ou de payer des commissaires — ouvre la porte à toutes les initiatives, à condition qu’elles soient inédites et en accès libre. Un budget de 100 000 $ (un dixième du budget total) sert à soutenir les activités qui en manifestent le besoin. « C’est un travail d’équipe qui montre à quel point Montréal est un bassin d’idées, de création, de diversité, avance Josiane Lapointe, chargée de projet à la Nuit blanche. On veut aussi signaler l’existence de ces lieux et de ces artistes-là durant toute l’année. »

     

    Bien qu’il ne soit pas contre l’éclectisme, Christophe Girard met en garde contre une dilution du concept initial axé sur l’art contemporain. C’est un moyen, dit-il, de faire connaître les « artistes classiques de demain » et de démocratiser la culture — une expression peut-être surutilisée, mais encore nécessaire. « Vous voyez en ce moment comme l’ignorance fait des dégâts, glisse le maire, dans une référence voilée à l’attaque de Charlie Hebdo. L’accès à la culture fait partie des choses qui éveillent le sens critique, la sensibilité, un autre regard. Ça rend le citoyen meilleur. »

     

    L’hiver en lumière

     

    Alors que ses consoeurs choisissent les soirées encore douces d’été ou d’automne, Montréal ouvre le bal de sa Nuit blanche en février, au plus fort de l’hiver. Une béquille ? Au contraire. En cette saison, par définition plus sombre, la ville se fait lumière autrement. D’abord grâce à la neige, mais aussi par l’illumination de main d’homme — entamée en 1996 avec le Plan lumière, qu’ont suivi différentes initiatives d’éclairage urbain comme celles du Quartier des spectacles et des festivals saisonniers, comme Igloofest et Montréal en lumière.

     

    « Il y a eu une réflexion récente sur la lumière, où on utilise la nuit, la noirceur de l’hiver comme une scène, compare le professeur Daniel Chartier, titulaire de la Chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique à l’UQAM, inaugurée en janvier. Avec Luminothérapie, on commence à utiliser les façades des immeubles comme des écrans. Dans un rapport aux gens, ça les ralentit, alors que, quand il fait froid, on marche plus vite. C’est le but : ralentir pour étonner. »

     

    Dans le cadre du colloque Les métamorphoses de la noirceur dans le Nord, qui se termine ce samedi à Reykjavik, le chercheur donnait justement une conférence sur la transformation de la vie urbaine par l’illumination, en hiver, des lieux publics de Montréal. Comment repeupler les trottoirs glissants, les rues glaciales où s’engouffre le vent ? En les animant, simplement. En redonnant le goût aux gens d’y être puisqu’il s’y passe quelque chose.

     

    L’« épreuve » du parcours

     

    À cet égard, la Nuit blanche et son idée de parcours aux arrêts multiples se prêtent bien à une réappropriation de l’espace. Bien que des trajets soient suggérés par la direction des navettes, le festivalier bâtit lui-même son parcours idéal, aux quatre coins de la ville s’il le souhaite. Ce temps inhabituellement long passé dehors, et de manière volontaire, est la preuve qu’on accepte enfin notre nature hivernale, estime Daniel Chartier. « Notre épreuve, c’est le froid. Pourquoi on fait la Nuit blanche dehors ? Pour amplifier une sorte de catharsis, peut-être. Prendre le pire et voir ce qu’on peut en faire. »

     

    Bon an, mal an, l’affluence à la Nuit blanche assoit sa popularité — à Montréal, entre 325 000 et 350 000 visites sont recensées par nuit. Ses habitués le savent, une sorte d’ivresse électrise les foules, qui n’est pas sans rappeler le cadre insolite et mystérieux des Nuits blanches de Dostoïevski, les premières à avoir inspiré Christophe Girard. Cet esprit exalté est le point culminant du rendez-vous, qui rassemble des inconnus en des lieux souvent improbables. « Ça casse un interdit, résume Josiane Lapointe. C’est la fête, c’est l’euphorie. » Preuve que la ville n’a pas besoin d’un soleil de minuit pour s’illuminer.

    Avec ses quelque 200 activités en tous genres réparties dans trois quartiers et deux pôles, la Nuit blanche de Montréal embrasse large. À la galerie Les Territoires, la soirée «Fais-moi de l'art toute la nuit» sera beatnik. La Nuit blanche, c'est l'occasion d'habiter des lieux improbables. En 2014, la station Jean-Talon avait accueilli un spectacle de danse.
    Nuit blanche
    Le samedi 28 février. Gratuit.












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