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    Le degré zéro de la culture

    Ou quand la rhétorique de l’austérité devient guerre d’usure et comment la contrer

    6 décembre 2014 | Le Devoir - Propos recueillis par Frédérique Doyon | Actualités culturelles
    Illustration: Tiffet
    Le Devoir a sondé les jeunes professionnels de tous les milieux culturels pour récolter leurs réflexions et réactions au discours d’austérité. En voici quelques extraits qui oscillent entre un cynisme lucide envers les institutions et un coup de fouet pour agir, créer encore, autrement, et solidairement.
     

    Comment le climat d’austérité vous affecte-t-il ?

     

    « L’austérité ne date pas d’hier, rappelle le dramaturge et militant Olivier Choinière. Elle règne depuis longtemps et s’accompagne d’un discours politique de plus en plus tourné vers l’économie, comme si les autres dimensions de la vie n’étaient que “plaisirs” que nous n’avions plus le luxe de nous accorder. […] Les artistes, pour survivre dans nos industries culturelles, font donc de moins en moins d’art et de plus en plus d’administration, en intégrant jusque dans leur “processus créatif” le discours marchand. En gérant des budgets toujours plus maigres, en faisant la preuve qu’on peut faire plus avec moins, on en vient à parler de tout sauf d’art… tout en disant au public qu’il en est toujours question. »

     

    L’auteur et artiste en arts visuels Clément de Gaulejac y voit pour sa part un « dénigrement systématique [et] pernicieux » de l’art. « La rhétorique de l’austérité et ses métaphores douteuses — il faut “se serrer la ceinture”, “tailler dans le gras”, etc. — s’insinuent en nous et c’est une guerre d’usure. »

     

    Or « ce gras, c’est mon métier et ma vocation, poursuit l’auteure Fanny Britt. Une vocation qui n’a pas l’ambition d’être rentable, mais plutôt celle pas moins grande de consigner son époque et ses contemporains, d’en déchiffrer les complexités, d’en laisser une trace pour l’avenir, d’en aimer les travers ».

     

    La chorégraphe Catherine Lavoie-Marcus souligne l’« indécence » de telles mesures « dans un contexte où une grande majorité des artistes, et à plus forte raison les jeunes créateurs, n’ont pas de statut reconnu qui réglemente leurs revenus, où ils et elles travaillent souvent sans protection sociale, sans soutien syndical et dans une logique de sous-financement systémique ». Et cela, alors que « les politiciens proclament la “santé culturelle” à tous les vents pour attirer les investisseurs », souligne-t-elle.

     

    Plusieurs établissent un parallèle entre les approches provinciale et fédérale, dont le stratège en marketing culturel Guillaume Déziel, créatif ex-gérant du musicien Misteur Valaire. « D’un côté, le gouvernement Couillard coupe partout dans ses dépenses plutôt que de choisir de s’attaquer à son plus grand problème de revenus : l’évasion fiscale. […] De l’autre, Ottawa refuse d’intervenir pour que les fournisseurs d’accès Internet [FAI], qui font de faramineux profits avec la culture, payent leur “juste part”. […] Les FAI deviennent graduellement les joueurs qui font réellement de l’argent avec notre culture, désormais numérique. »

     

    Le climat d’austérité a un impact direct et dramatique sur l’industrie dans laquelle travaille la jeune productrice Fanny-Laure Malo. « La coupe de 20 % des crédits d’impôt à la production cinématographique et aux services cinématographiques vient débalancer un équilibre financier déjà précaire dans ce milieu », dit-elle.

     

    Outre l’impact délétère de ces crédits d’impôt revus à la baisse, la cinéaste Chloé Robichaud (Sarah préfère la course) déplore, sur une note plus personnelle, « la fin du programme de procréation assistée, qui va toucher directement les couples lesbiens, comme le gouvernement ne paiera qu’en cas d’infertilité ».

     

    Comment réagissez-vous à ce discours ?

     

    « Je crois qu’il faut riposter en retournant l’agression contre l’agresseur, en lui renvoyant les brutalités de sa langue, répond Clément de Gaulejac. Pour ma part, j’ai commencé à endurer la violence verbale des libéraux quand j’ai compris que je pouvais l’utiliser comme source d’inspiration. Plutôt que d’enrager tout seul dans ma cuisine en écoutant les nouvelles, j’ai fait méthode de cette colère pour inventer et dessiner de petites mises en scène qui moquent les discours du pouvoir. » Ces dessins, il les partage ensuite sur Internet en s’imaginant qu’ils font du bien à ceux qui les voient et en rient. « Je crois qu’il est important de montrer à nos gouvernements qu’on n’est pas dupes de leurs gesticulations sécuritaires et “austéritaires”. »

     

    Catherine Lavoie-Marcus mise pour sa part sur les diverses initiatives de partage et de soutien entre pairs. C’est « une façon de m’assurer que la valeur des projets artistiques relève avant tout des créateurs et du public plutôt que des investisseurs et des politiciens ».

     

    La productrice de La Boîte à Fanny creuse le même sillon. « Je rallie les jeunes producteurs pour que nous prenions position tous ensemble, puisque c’est directement notre avenir qui se joue ici », dit celle qui a présenté un mémoire à la commission Godbout sur la fiscalité.

     

    Quelle serait votre principale recommandation au ministère de la Culture ?

     

    Que l’argent aille aux artistes et non aux structures, plaide Dominic Champagne. « Que, quand le ministère investit dans le béton, il s’oblige à investir également dans le fonctionnement (c’est-à-dire la vie) des lieux qu’il a aidé à mettre en place, sinon ces lieux deviendront de beaux mouroirs de talents. »

     

    La chorégraphe Catherine Lavoie-Marcus propose aussi au gouvernement de mieux protéger les travailleurs culturels contre la « précarisation systématisée », à l’occasion du remaniement de la politique culturelle. « Que [le ministère] évalue les retombées réelles de son Plan d’action pour l’amélioration de la condition socioéconomique des artistes, élaboré en 2004, et qu’il le mette à jour en élargissant sa portée aux travailleurs et travailleuses culturels du Québec. Actuellement, l’attention qu’il porte à la question relève de la rhétorique auto-complaisante, à mon avis. »

     

    S’il était ministre de la Culture, Guillaume Déziel travaillerait très fort pour sortir notre culture numérique de l’emprise du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et de sa juridiction fédérale. « En prenant tel contrôle, je rendrais ainsi à l’industrie culturelle la possibilité de récolter les revenus liés à la consommation de son contenu. » Fanny-Laure Malo propose également de « ramener le crédit d’impôt, tant à la production qu’aux services, à son taux original, voire de le bonifier ».

     

    Personne ne sait ce que sera l’art le plus important de notre époque. Il est fort probable qu’il échappe encore aux différents radars institutionnels, note Clément de Gaulejac. « Ce qui est à peu près certain, c’est qu’il aura bénéficié d’une manière ou d’une autre du complexe écosystème dans lequel vivent et travaillent les artistes du Québec aujourd’hui. » Parce qu’elles menacent la survie de cet écosystème fragile, les politiques comptables du gouvernement libéral, « obsédé par la coupe et le déficit zéro, risquent de tuer dans l’oeuf cet art qui ne se développe sans doute pas au coeur des institutions, mais ne saurait exister sans elles. C’est le paradoxe de l’art libre aujourd’hui : il a besoin des institutions pour s’en affranchir ».













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