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    Point chaud

    D’amour et de vigilance

    Le dramaturge Michel Marc Bouchard recevra le 12 mai le prix Laurent-McCutcheon de la lutte contre l’homophobie

    « C’est l’impact de mon œuvre qu’on signale. C’est ce qui me bouleverse le plus », dit le dramaturge Michel Marc Bouchard.
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir « C’est l’impact de mon œuvre qu’on signale. C’est ce qui me bouleverse le plus », dit le dramaturge Michel Marc Bouchard.

    La dernière année aura été faste pour Michel Marc Bouchard. Entre deux adaptations de ses pièces pour le cinéma, Tom à la ferme par Xavier Dolan, prix de la critique à Venise, et Christine, la reine garçon par Mika Kaurismäki, en postproduction, le dramaturge québécois se verra remettre un prix soulignant son apport « exceptionnel » à la cause de la lutte contre l’homophobie.


    Il est vraiment très touché par ce prix, Michel Marc Bouchard. Il n’en est pourtant pas à une distinction près, tant s’en faut. Mais celle-là, ce prix Laurent-McCutcheon de la lutte contre l’homophobie, l’émeut. À l’approche de la remise le 12 mai, Michel Marc Bouchard explique pourquoi ce combat est, selon lui, permanent.

     

    Pour mémoire, on compte parmi les lauréats passés du prix Laurent-McCutcheon de la Fondation Émergence, autrefois connu sous le nom Prix Lutte contre l’homophobie, Dany Turcotte, Michel Tremblay, Xavier Dolan, Fabienne Larouche et Ariane Moffatt, entre autres personnalités.

     

    « J’ai vécu l’annonce comme un moment de cinéma, relate Michel Marc Bouchard. J’ai reçu la nouvelle qu’on me décernait le prix par courriel alors que je me trouvais sur le quai d’une gare. Dans ce microcosme social, dans cette agitation de foule, le temps s’est arrêté — comme dans un film. J’ai dû m’asseoir tellement j’étais remué. C’est mon écriture qui est saluée, et non ma popularité — je suis “médiatique” pour une poignée de personnes, je ne suis pas une figure emblématique. C’est l’impact de mon oeuvre qu’on signale. C’est ce qui me bouleverse le plus. »

     

    Un tel prix laisse entendre qu’homophobie il y a, puisqu’il faut lutter contre elle. « C’est vrai, et en la matière, je ne pense pas qu’on va changer les positions extrêmes de certains adultes. Par contre, grâce notamment à Gai écoute et à GRIS-Montréal, il y a un travail extraordinaire qui se fait auprès des jeunes afin de démystifier l’homosexualité. Quand on le démystifie, l’inconnu cesse d’être effrayant. »

     

    À cet égard, Michel Marc Bouchard estime que les homosexuels et les hétérosexuels ont beaucoup en commun, l’essentiel, en fait. « Du milieu à la fin des années 1980, les deux pièces qui ont suscité le plus d’engouement au Québec, et qui ont le plus voyagé ensuite, ont été Being at Home with Claude, de René-Daniel [Dubois], puis Les Feluettes. C’était les deux grandes pièces romantiques à l’affiche, et je m’excuse, c’est pas parce qu’elles étaient gaies qu’elles ont été si courues et célébrées. C’est parce qu’on y représentait le romantisme et l’amour sur scène dans un contexte où on ne parlait partout que de la guerre des sexes. »

     

    La France, le Québec

     

    Et en 2014, qu’en est-il ? Si l’on regarde ce qui se passe en France, patrie de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, la grogne contre l’accès au mariage pour les couples de même sexe ne s’apaise guère. « Ce schisme est désolant. Je pense que, de plus en plus, l’homosexualité est en train de devenir la jauge pour déterminer ce qui est un pays moderne et ce qui ne l’est pas. À une époque, ç’a été la condition féminine, puis l’avortement. Depuis deux ans, tous les pays ou presque se positionnent. En France, en Russie et dans plusieurs pays d’Afrique, ça se traduit par un durcissement envers l’homosexualité et le lesbianisme. »

     

    « Heureusement, le Québec n’offre pas un terreau fertile à l’éclosion de ce genre de haines, poursuit Michel Marc Bouchard. Ça va peut-être paraître simpliste, mais je crois que l’immensité du territoire canadien et les grandes distances à parcourir entre les différents villages et villes ont, historiquement, fait en sorte que la solidarité s’est imposée comme valeur fondamentale. Ce qui me conforte dans cette lecture, c’est qu’avec le gouvernement conservateur de Stephen Harper, la table était mise pour des politiques rétrogrades, et ça n’a pas passé […] Aujourd’hui, on n’est plus dans l’affirmation, mais plutôt dans la défense des droits et des acquis. Là-dessus, on sera éternellement redevables aux féministes. En se battant pour leurs droits, les femmes ont pavé la voie qu’on a pu suivre. »

     

    Et la récente affaire Joël Legendre, qui a mis à l’avant-plan les cas de couples homosexuels qui bénéficient aux yeux de la loi des mêmes privilèges que les couples hétérosexuels ?

     

    « Avec mon conjoint, on a eu cette réflexion-là il y a longtemps. L’adoption, oui, mais le concept de mère porteuse, ça ne s’inscrit aucunement dans mes valeurs ; ça représente une objectification de la femme, c’est faire de son corps un centre d’achats. Cela dit, je ne suis pas dupe. Je vois bien que cette histoire exacerbe un certain discours homophobe, mais ça, c’est parce que, malheureusement, le débat se fait sur l’homoparentalité, et non sur la notion de mère porteuse. Et encore, je suis convaincu que cette attitude ne fait pas écho au point de vue de la majorité. Les médias ont failli à leur responsabilité éditoriale. Ils doivent placer leur loupe là où ça compte afin de ne pas déformer la réalité. Je ne crois pas qu’on vive en terre homophobe sous prétexte que quelques arriérés s’agitent sur Twitter. »

     

    Tout n’est pas rose

     

    Cela étant, il reste du chemin à faire, par exemple à la télévision. Les États-Unis ont eu Will and Grace (1998-2006), ou les péripéties de deux amis, un homosexuel et une hétérosexuelle (Eric McCormack et Debra Messing), l’Angleterre a eu Vicious (2013-), ou les frasques d’un couple de vieux messieurs indignes (Ian McKellen et Derek Jacobi), deux populaires comédies de situation. Ici, on attend toujours une série grand public ou un personnage gai serait protagoniste principal et non rôle de soutien.

     

    « J’ai déjà soumis un projet d’émission, révèle à ce chapitre Michel Marc Bouchard. Les Bougon (2004-2006) triomphait durant cette période-là. On m’a répondu que le public n’était pas prêt. “Il ne faut pas oublier qu’on est une télé généraliste”, a conclu mon interlocuteur. »

     

    À défaut de percer au petit écran, l’univers de Michel Marc Bouchard se déploie sur le grand. Ainsi ses pièces Les Feluettes, Les muses orphelines, et Tom à la ferme, ont-elles toutes eu droit à des incarnations cinématographiques peuplées d’acteurs connus et respectés : Rémy Girard, Marina Orsini, Céline Bonnier, Fanny Mallette, Louise Portal, Xavier Dolan, etc.

     

    Ces jours-ci, le cinéaste finlandais Mika Kaurismäki s’attelle à la postproduction de Christine, la reine garçon, dont l’héroïne n’est pas tant intéressante parce qu’elle est lesbienne, mais parce que ses aspirations, à commencer par sa soif de liberté, sont communes à tous.

     

    C’est d’ailleurs là l’une des forces de l’oeuvre dramaturgique de Michel Marc Bouchard : sa capacité à décloisonner les marginalités afin de mettre en lumière les similitudes profondes qui unissent le genre humain, et non les dissemblances de surface qui le divisent. La thèse ultime semble être que l’amour, thème universel, thème cher à l’auteur, prime l’orientation sexuelle des amants.













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