17e Coup de coeur francophone - Sanseverino
Verbe leste et fièvre swing
Il a vingt ans de scène et de galère dans la houppette, ex-Voleur de poules et ancien accordeur de guitares pour les Lavilliers et assimilés, mais c'est seulement depuis 2001 et son premier album solo que l'on sait, en France, de quelle tonique musique est capable l'extraordinaire Stéphane Sanseverino. «Révélation scène» des dernières Victoires de la musique, prix de l'Académie Charles-Cros, il était temps que la belle bête du swing verbomoteur s'amène chez nous. Le coup de coeur du Coup de coeur.
C'était un samedi soir de la fin de l'hiver dernier. Je me farcissais les Victoires de la musique par obligation morale, me disant qu'au moins, j'y retrouverais Vincent Delerm, mon chouchou de la nouvelle chanson françaiseª, l'as de la rime cinématographique. Dans les mêmes catégories que Delerm — «révélation disque», «révélation scène» —, il y avait aussi un certain Sanseverino, dont le nom était dans tous les papiers sur ladite nouvelle chanson françaiseª, parmi les Bénabar, Alexis HK, Émilie Simon, Keren Ann et Delerm. Vint le temps de l'habituel numéro alignant les «révélations». Delerm servit assez mollement Fanny Ardant et moi, et puis apparut Sanseverino. Première impression: sacrée gueule, sacré gabarit. Entre rugbyman et gitan, avec houppe à la Tintin. Sans crier gare, il attaqua sa chanson. Gratte frénétique, swing manouche estampillé Django, ça y allait franco, mon général! Et mordaient là-dedans des mots, tout un tas de mots qui se bousculaient au portillon et qui parlaient justement d'embouteillages. «Dans les embouteillages tu penses autant au temps qu'au temps / Où tu n'auras plus d'ongles et tu te rongeras les dents... »
Choc. Gifle dans ma torpeur. Cocktail de vitamines. Ce type était enthousiasmant. Et sa chanson swing, absolument craquante. De fait, je craquai. Je voulais son disque. Je voulais le voir sur scène. Fin de non-recevoir chez Sony Canada: pas de sortie locale en vue pour Le Tango des gens. Bigre. Pas de Sanseverino non plus au FIJM et aux FrancoFolies. Je piaffais. Quand? Fin août, bonne nouvelle de l'étiquette alterno Indica: ils sortaient l'album. Je le portai aux nues, d'où il n'est toujours pas redescendu. Re-bonne nouvelle fin septembre: le zig allait suivre. De fait, il arrive. Coup de coeur du Coup de coeur francophone, on lui a cousu main rien de moins qu'une mini-tournée: à la FrancoFête de Moncton le mercredi 5 novembre, à Montréal le vendredi 7 (au Club Soda) et à Québec le lendemain (à la Maison de la chanson). Je ne vous dis pas l'allégresse.
Au bout du fil, Stéphane Sanseverino est ravi aussi. À 41 ans, la petite gloriole de l'après-Victoires se prend bien, fût-ce avec une montagne de grains de sel. «Le lendemain, s'étonne-t-il encore, j'étais au ski avec les enfants et des inconnus me présentaient leurs forfaits, ces petites étiquettes qu'on se colle dessus et qui donnent accès à tout, pour que j'y signe des autographes. C'était un peu louche, mais amusant. Ç'a duré deux mois et puis ça s'est calmé. Le truc positif qui reste, c'est qu'il y a tout le temps du monde dans les concerts. Et moi, c'est tout ce que j'ai toujours voulu: des gens dans les salles.» Remarquez, il en venait quelques-uns avant. Même avant l'album, à cause du bouche à oreille. Ça se savait depuis un moment que Sanseverino était un forcené de la scène, tous les soirs quelque part à mouiller sa chemise et le dos de sa six-cordes. «Je me vois mal sortir d'un concert où je ne suis pas fatigué.» Belle mentalité.
Sanseverino est de la génération de l'après-Bérurier Noir, où tout un monde de petits groupes se réclamant à la fois du rock et de la chanson française ne vivait que pour jouer le plus souvent possible devant public, pour ainsi dire en dehors du showbiz. De 1992 à 1996, avec Les Voleurs de poules, il a ainsi joyeusement galéré. Et encore plus après, quand l'obligation de bouffer l'a conduit à faire le roadie pour les stars. «Tous ceux qu'on retrouve maintenant avec des projets perso, comme Bénabar ou moi, ce sont les survivants de cette période à la fois exaltante et difficile. Et on a tous en commun ce besoin de s'éprouver souvent en spectacle. Moi, si j'écris des chansons, c'est pour les chanter en concert. C'est bien, le disque, c'est pas désagréable à faire et ça rapporte, mais ça ne se justifie pas tout seul pour moi: ça sert surtout à convaincre le producteur de spectacles de me prendre.» Au début de l'aventure solo, il avait même fait le voeu de mener une carrière sans album. «Un truc un peu dogmatique que j'ai abandonné assez vite, nuance-t-il en rigolant. C'est quand même vrai que je tourne depuis quinze ans.»
Tout se dit en swing
Sa musique, il faut le dire, s'y prête formidablement. Le swing manouche manière Sanseverino et toutes ces escapades ragtime, rockabilly ou java qu'il s'autorise très librement respirent ce bonheur de la musique en prise directe: même en studio, Stéphane et ses copains jouent comme s'ils étaient sur scène. «C'est très physique. La guitare, dans ce style, remplace la batterie. On mouille aussi sa chemise en studio.» L'autre avantage du swing acoustique tel qu'il l'assène, c'est que ça ne prend pas tout l'espace sonore: on entend les textes. Importants, les textes. «Y a 2 870 000 groupes qui font du swing en France, mais c'est toujours instrumental. Le truc, pour moi, ç'a été de chanter par-dessus. Et peut-être plus important encore de chanter autre chose que des histoires de gitans. C'était le réflexe: quand il arrivait qu'un chanteur fasse une chanson sur un rythme un peu manouche, il fallait que ça cause romanichels et caravanes. Renaud en a une comme ça. Daniel Guichard aussi, ça s'appelle Mon pote le gitan. L'intérêt, pour moi, c'est de mettre des histoires d'embouteillages, de films de guerre ou de n'importe quoi d'autre sur du swing manouche.»
Encore faut-il que les textes suivent la cadence: Sanseverino débite pour le moins prestement les phonèmes. Ça confine à l'écriture automatique. Jugez-en par cet extrait de Maigrir, chanson sur la tyrannie de la minceur, à lire très vite: «En chemise les jours de détente on pouvait croire que j'étais le Mike Brant / À qui tout allait, qui se doutait de rien, je mettais du 36 ça m'allait bien / J'étais fier comme un pied de micro (...) Fin comme une corde de mi, triste comme un film de Jacques Demy / où Catherine Deneuve fait un régime, elle voudrait séduire Memphis / Slim. Mais B.B. King fou de rage, va s'opposer à leur mariage. / Comment devenir fin sans devenir fou?» L'auteur jure qu'il ne savait pas en écrivant le texte que slim veut dire mince et que ça contraste assez génialement avec le gros B.B. «C'est ce qu'il y a de bien quand on se laisse délirer: tout peut arriver.»
À vrai dire, le swing manouche permet tout. «C'est le grand avantage avec les gammes gitanes, qui sont les mêmes que les gammes orientales ou arabes: ça peut exprimer la tristesse comme la joie, la mélancolie comme la folie. Les mêmes morceaux tziganes servent aux mariages et aux enterrements.» Et Sanseverino de donner en exemple les chansons du premier album des... Colocs. «Elles avaient un swing extraordinaire, qui véhiculait toutes sortes d'émotions. On aurait bien aimé faire quelque chose avec Les Colocs [au temps des Voleurs de poules]... » Au Québec la semaine prochaine, Sanseverino se promet d'acheter les autres albums. Il aura tout juste le temps, entre ses trois spectacles. «J'aimerais bien faire une carrière au Québec, rêve-t-il tout haut. Chez vous, on ne transpire pas!» Je n'ose pas le détromper. À lui de découvrir que c'est chauffé chaud. Surtout quand s'amène un chanteur calorifère.
C'était un samedi soir de la fin de l'hiver dernier. Je me farcissais les Victoires de la musique par obligation morale, me disant qu'au moins, j'y retrouverais Vincent Delerm, mon chouchou de la nouvelle chanson françaiseª, l'as de la rime cinématographique. Dans les mêmes catégories que Delerm — «révélation disque», «révélation scène» —, il y avait aussi un certain Sanseverino, dont le nom était dans tous les papiers sur ladite nouvelle chanson françaiseª, parmi les Bénabar, Alexis HK, Émilie Simon, Keren Ann et Delerm. Vint le temps de l'habituel numéro alignant les «révélations». Delerm servit assez mollement Fanny Ardant et moi, et puis apparut Sanseverino. Première impression: sacrée gueule, sacré gabarit. Entre rugbyman et gitan, avec houppe à la Tintin. Sans crier gare, il attaqua sa chanson. Gratte frénétique, swing manouche estampillé Django, ça y allait franco, mon général! Et mordaient là-dedans des mots, tout un tas de mots qui se bousculaient au portillon et qui parlaient justement d'embouteillages. «Dans les embouteillages tu penses autant au temps qu'au temps / Où tu n'auras plus d'ongles et tu te rongeras les dents... »
Choc. Gifle dans ma torpeur. Cocktail de vitamines. Ce type était enthousiasmant. Et sa chanson swing, absolument craquante. De fait, je craquai. Je voulais son disque. Je voulais le voir sur scène. Fin de non-recevoir chez Sony Canada: pas de sortie locale en vue pour Le Tango des gens. Bigre. Pas de Sanseverino non plus au FIJM et aux FrancoFolies. Je piaffais. Quand? Fin août, bonne nouvelle de l'étiquette alterno Indica: ils sortaient l'album. Je le portai aux nues, d'où il n'est toujours pas redescendu. Re-bonne nouvelle fin septembre: le zig allait suivre. De fait, il arrive. Coup de coeur du Coup de coeur francophone, on lui a cousu main rien de moins qu'une mini-tournée: à la FrancoFête de Moncton le mercredi 5 novembre, à Montréal le vendredi 7 (au Club Soda) et à Québec le lendemain (à la Maison de la chanson). Je ne vous dis pas l'allégresse.
Au bout du fil, Stéphane Sanseverino est ravi aussi. À 41 ans, la petite gloriole de l'après-Victoires se prend bien, fût-ce avec une montagne de grains de sel. «Le lendemain, s'étonne-t-il encore, j'étais au ski avec les enfants et des inconnus me présentaient leurs forfaits, ces petites étiquettes qu'on se colle dessus et qui donnent accès à tout, pour que j'y signe des autographes. C'était un peu louche, mais amusant. Ç'a duré deux mois et puis ça s'est calmé. Le truc positif qui reste, c'est qu'il y a tout le temps du monde dans les concerts. Et moi, c'est tout ce que j'ai toujours voulu: des gens dans les salles.» Remarquez, il en venait quelques-uns avant. Même avant l'album, à cause du bouche à oreille. Ça se savait depuis un moment que Sanseverino était un forcené de la scène, tous les soirs quelque part à mouiller sa chemise et le dos de sa six-cordes. «Je me vois mal sortir d'un concert où je ne suis pas fatigué.» Belle mentalité.
Sanseverino est de la génération de l'après-Bérurier Noir, où tout un monde de petits groupes se réclamant à la fois du rock et de la chanson française ne vivait que pour jouer le plus souvent possible devant public, pour ainsi dire en dehors du showbiz. De 1992 à 1996, avec Les Voleurs de poules, il a ainsi joyeusement galéré. Et encore plus après, quand l'obligation de bouffer l'a conduit à faire le roadie pour les stars. «Tous ceux qu'on retrouve maintenant avec des projets perso, comme Bénabar ou moi, ce sont les survivants de cette période à la fois exaltante et difficile. Et on a tous en commun ce besoin de s'éprouver souvent en spectacle. Moi, si j'écris des chansons, c'est pour les chanter en concert. C'est bien, le disque, c'est pas désagréable à faire et ça rapporte, mais ça ne se justifie pas tout seul pour moi: ça sert surtout à convaincre le producteur de spectacles de me prendre.» Au début de l'aventure solo, il avait même fait le voeu de mener une carrière sans album. «Un truc un peu dogmatique que j'ai abandonné assez vite, nuance-t-il en rigolant. C'est quand même vrai que je tourne depuis quinze ans.»
Tout se dit en swing
Sa musique, il faut le dire, s'y prête formidablement. Le swing manouche manière Sanseverino et toutes ces escapades ragtime, rockabilly ou java qu'il s'autorise très librement respirent ce bonheur de la musique en prise directe: même en studio, Stéphane et ses copains jouent comme s'ils étaient sur scène. «C'est très physique. La guitare, dans ce style, remplace la batterie. On mouille aussi sa chemise en studio.» L'autre avantage du swing acoustique tel qu'il l'assène, c'est que ça ne prend pas tout l'espace sonore: on entend les textes. Importants, les textes. «Y a 2 870 000 groupes qui font du swing en France, mais c'est toujours instrumental. Le truc, pour moi, ç'a été de chanter par-dessus. Et peut-être plus important encore de chanter autre chose que des histoires de gitans. C'était le réflexe: quand il arrivait qu'un chanteur fasse une chanson sur un rythme un peu manouche, il fallait que ça cause romanichels et caravanes. Renaud en a une comme ça. Daniel Guichard aussi, ça s'appelle Mon pote le gitan. L'intérêt, pour moi, c'est de mettre des histoires d'embouteillages, de films de guerre ou de n'importe quoi d'autre sur du swing manouche.»
Encore faut-il que les textes suivent la cadence: Sanseverino débite pour le moins prestement les phonèmes. Ça confine à l'écriture automatique. Jugez-en par cet extrait de Maigrir, chanson sur la tyrannie de la minceur, à lire très vite: «En chemise les jours de détente on pouvait croire que j'étais le Mike Brant / À qui tout allait, qui se doutait de rien, je mettais du 36 ça m'allait bien / J'étais fier comme un pied de micro (...) Fin comme une corde de mi, triste comme un film de Jacques Demy / où Catherine Deneuve fait un régime, elle voudrait séduire Memphis / Slim. Mais B.B. King fou de rage, va s'opposer à leur mariage. / Comment devenir fin sans devenir fou?» L'auteur jure qu'il ne savait pas en écrivant le texte que slim veut dire mince et que ça contraste assez génialement avec le gros B.B. «C'est ce qu'il y a de bien quand on se laisse délirer: tout peut arriver.»
À vrai dire, le swing manouche permet tout. «C'est le grand avantage avec les gammes gitanes, qui sont les mêmes que les gammes orientales ou arabes: ça peut exprimer la tristesse comme la joie, la mélancolie comme la folie. Les mêmes morceaux tziganes servent aux mariages et aux enterrements.» Et Sanseverino de donner en exemple les chansons du premier album des... Colocs. «Elles avaient un swing extraordinaire, qui véhiculait toutes sortes d'émotions. On aurait bien aimé faire quelque chose avec Les Colocs [au temps des Voleurs de poules]... » Au Québec la semaine prochaine, Sanseverino se promet d'acheter les autres albums. Il aura tout juste le temps, entre ses trois spectacles. «J'aimerais bien faire une carrière au Québec, rêve-t-il tout haut. Chez vous, on ne transpire pas!» Je n'ose pas le détromper. À lui de découvrir que c'est chauffé chaud. Surtout quand s'amène un chanteur calorifère.
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