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    Tisser la cathédrale proustienne

    Une Québécoise «habille» les 100 ans de Du côté de chez Swann au village d’enfance du monument français

    Les monumentales Robes du temps de Carole Simard-Laflamme ornent ces jours-ci la voûte de l’église Saint-Jacques à Illiers-Combray, en France.
    Photo: Alain Luyckx Les monumentales Robes du temps de Carole Simard-Laflamme ornent ces jours-ci la voûte de l’église Saint-Jacques à Illiers-Combray, en France.
    Chevalière de la madeleine de Proust

    Depuis 2001, Carole Simard-Laflamme a séjourné à plusieurs reprises à Illiers- Combray. En mai dernier, elle était d’ailleurs l’une des invités d’honneur des festivités organisées par la petite ville où le jeune Marcel Proust a passé ses étés, à l’occasion des 100 ans du premier volume d’À la recherche du temps perdu. Signe que l’artiste du textile est entrée dans la famille pour de bon, la Société des amis de Marcel Proust et des amis de Combray (à l’origine de l’exposition des Robes du temps, en cours jusqu’au 17 novembre) a profité de son séjour pour la faire chevalière… de la petite madeleine de Proust !

    C’est vers une Québécoise, l’artiste Carole Simard-Laflamme, que les gens d’Illiers-Combray - qui a inspiré le délicieux Combray de Marcel Proust - se sont tournés pour « habiller » les 100 ans de Du côté de chez Swann, le premier volume d’À la recherche du temps perdu. Ses monumentales Robes du temps ornent ces jours-ci la voûte de l’église Saint-Jacques de la petite ville de province française, qui affiche désormais tout haut ses couleurs imaginaires. Une rencontre écrite dans le ciel.

     

    Il faut savoir qu’À la recherche du temps perdu s’est construit au petit point, Marcel Proust épinglant ici et là chaque fragment né douloureusement au sortir de ses nuits blanches. Il dira d’ailleurs avoir voulu bâtir son oeuvre non « ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe ». Or, non seulement les motifs de la robe et de la mémoire sont-ils fondamentaux chez la plasticienne québécoise fascinée par le textile et la fibre, mais cette dernière partage avec Proust plus qu’une parenté d’esprit.

     

    « Proust, les robes, Illiers- Combray, tout ça, c’était en quelque sorte une prédestination, raconte au bout du fil Carole Simard-Laflamme. Quand j’étais petite, ma mère portait toujours des robes fleuries. Elle disait : “Je porte un jardin.” » Ces tenues ont directement inspiré l’oeuvre maîtresse de l’artiste : d’imposantes robes de plusieurs mètres de haut, faites de milliers de petites robes constituées de fragments de tissu, reliées entre elles par une trame de fils métalliques enchevêtrés qu’elle a fait voyager en plusieurs points du globe, dont Paris, Lyon, Chartres, Madrid ou Barcelone.

     

    En 2001, elle expose l’une de ses séries au Musée de Chartres, à un jet de pierre d’Illiers-Combray. L’artiste née à Baie-Saint-Paul, en 1945, se sent immédiatement chez elle au pays de Proust, dont elle est déjà une lectrice attentive et exigeante. C’est à cette même époque qu’elle découvre sa filiation avec la petite ville passée à la postérité par la grande porte de la littérature. « C’est drôle comment la vie parfois vous organise. Mon grand-père du côté maternel était un Fortin. Or, j’ai appris qu’en 1652, son aïeul a marié une fille qui s’appelait Gamache qui, elle, venait de la paroisse d’Illiers. »

     

    De paperolles et de souvenirs

     

    Pour elle comme pour les gens d’Illiers-Combray, ses douze Robes du temps - collées aux douze temps de la vie, de la naissance à la mort, et formées de 6000 robes-semailles minuscules comme autant de souvenirs retrouvés - illustrent à merveille la finesse et la complexité formelle de la cathédrale proustienne. « Proust fixait le fruit de ses réflexions en couchant ses notes sur des paperolles, donc des petits papiers, dont certains pouvaient être aussi longs que deux mètres, paperolles qu’il allongeait et ajustait au gré des mots qu’il y épinglait, comme on le ferait avec le tissu d’une robe », rappelle Carole Simard -Laflamme.

     

    Par ses paperolles, Proust a construit plus qu’une oeuvre, il a tissé la vie, poursuit l’artiste. « Le tissage est toujours composé d’une verticale et d’une horizontale. C’est la même chose pour la vie. Les Chinois en ont parlé bien avant moi. L’horizontale, c’est le temps, et la verticale, c’est la trame des jours. C’est pour ça qu’on parle de la chaîne du temps et de la trame des jours. Quand on fait ça, on fait le tissu d’une vie. Et c’est exactement ce à quoi est arrivé Proust. C’est pour cela qu’il nous a tant marqués et qu’il continue à le faire aujourd’hui. »

     

    Après 15 ans d’intenses fréquentations, Carole Simard-Laflamme est catégorique, Proust, bien qu’il soit du XXe siècle, demeure le grand poète du XXIe siècle parce qu’il reste celui qui, à ses yeux, aura le mieux compris l’imaginaire de la création. « Je ne suis plus toute jeune, j’ai entendu et lu beaucoup de gens sur les mécanismes de la création et aucun n’est arrivé à décrire aussi bien que lui la manière dont la création fonctionne. »

     

    À cet égard, Carole Simard-Laflamme se voit moins comme une admiratrice inconditionnelle de Proust que comme une artiste qui a trouvé chez l’écrivain une réelle parenté créatrice, plus spécialement dans son rapport à l’analogie, au souvenir et à la mémoire. Cette dernière est d’ailleurs à mettre la dernière main à un ouvrage, Les robes du temps. Peut-on en finir avec l’imaginaire proustien ?, qui paraîtra cet automne aux éditions Verlhac, à Paris.

     

    Malgré ce titre en forme de boutade, Carole Simard- Laflamme ne croit pas qu’il soit possible d’arriver au bout de l’oeuvre du monument français. « Proust, c’est un cycle, une spirale qui monte, qui descend, à l’image de l’univers, qui est fragmenté mais inépuisable. » Cette idée-là a d’abord germé à l’UNESCO, où elle exposait sa Robe des Nations faite de vêtements récupérés auprès de plus de 400 artistes de 80 cultures différentes, en 2010. « J’ai entendu là-bas une phrase-clé qui m’a tout de suite frappée : “Nous sommes un fragment de l’autre.” » Chaque fois qu’on lit Proust, on sent exactement ça au détour de chaque phrase. »

    Les monumentales Robes du temps de Carole Simard-Laflamme ornent ces jours-ci la voûte de l’église Saint-Jacques à Illiers-Combray, en France.
     
     
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