«Nous avions la liberté d’être créatif, à condition d’oser et nous l’avons fait» — Tom Perlmutter, président de l’ONF
Musique, télévision, arts de la scène, cinéma… les lieux de diffusion des contenus culturels sont en mutation depuis quelques années, principalement sous la houlette de grandes compagnies ou de grands groupes médiatiques. L’ONF tranche dans l’environnement commercial actuel en plaçant un organisme public et fédéral de surcroît à la tête de ce projet de diffusion numérique de documentaires. Comment cela s’explique-t-il?
Face à la révolution numérique, l’industrie traditionnelle du documentaire est en retard. Les structures de réglementation, comme celles du financement, l'ont poussé dans d’autres directions et elle se retrouve depuis plusieurs années à constamment être en mode de rattrapage afin d’assimiler ce qui se passe autour d’elle. L’ONF a certainement un rôle important à jouer dans cette équation. Depuis 2008, nous nous sommes imposés comme des innovateurs en matière de documentaires. Paradoxalement, cela est plus connu sur la scène internationale qu’ici. Nous avons une expertise reconnue et nous avons une infrastructure qui va nous permettre de mettre rapidement ce service en place. La force de l’ONF, c’est, je crois, d’avoir le privilège d’être marginal. C’est dans la marge que l’on trouve les idées de demain, que l’on a la possibilité d’expérimenter des choses. Ça donne une liberté que d’autres n’ont pas, ça permet d’aller plus loin si l’on ose le faire. Et nous, nous avons osé.
En quoi va consister ce service de diffusion ?
Il s’agit d’un service d’accès, par abonnement, aux documentaires en provenance d’ici et de partout ailleurs dans le monde, à l’image des services d’accès à des contenus offerts par iTunes ou Netflix. Les documentaires vont pouvoir être consultés sur tous les supports de diffusion actuelle, ordinateur, télévision branchée sur Internet, tablettes, téléphones intelligents… Pour commencer, nous songeons à offrir ces documentaires dans leurs versions françaises et anglaises pour ensuite créer un environnement multilingue. Cela va permettre de faire rayonner les documentaires, qu’ils soient interactifs, comme ceux que nous avons créés dans les dernières années, ou pas. L’espace de diffusion va également être un espace de discussion et de partage avec le public, par l’entremise des réseaux sociaux. Nous voulons créer des moments privilégiés avec les créateurs et avec leurs contenus. Le documentaire déclenche toujours un désir d’échanger, de discuter et c’est quelque chose que nous comptons exploiter par l’entremise de ce service.
Le documentaire n’est-il pas déjà présent sur Netflix ou iTunes, justement ?
Oui. Mais l’offre est très très limitée et ces endroits ne font pas de place non plus aux documentaires interactifs. Depuis quelques années, le documentaire est un genre qui est en train de disparaître des espaces traditionnels de diffusion. Cette tendance touche également ces services commerciaux numériques. Un récent rapport de l’Organisation canadienne du documentaire démontre que les sommes investies dans ce genre cinématographique sont en perte de vitesse. En cinq ans, la production a chuté de 21 %. Sans compter qu’on assiste à une homogénéisation du documentaire dans des formats classiques de 52 minutes conçus pour la télévision qui en veut de moins en moins. L’environnement commercial a changé considérablement dans les dernières années. Les grandes chaînes spécialisées mettent davantage d’emphase sur la téléréalité qui rapporte plus. Or, le Canada est connu pour ses documentaires. C’est la forme d’art canadienne par excellence qui est en train de disparaître et que l’on ne peut certainement pas laisser partir comme ça. Nous pensons que l’on peut éviter la chose, tout en donnant un sens économique à tout ça, en passant par les univers numériques, et c’est ce que nous allons faire.
Si le documentaire disparaît, c’est peut-être parce que le présent en veut moins ?
Ce que l’on voit en ce moment démontre plutôt l’inverse. L’appétit pour le documentaire est là, car il répond à un besoin de mieux comprendre notre monde. Les gens, et particulièrement les jeunes, cherchent d’autres points de vue pour appréhender le présent, surtout dans un environnement où l’on est noyé sous l’information et la rapidité des échanges. Ce qui manque dans tout ça, c’est du sens, ce que le documentaire essaye de donner. Depuis sa création, l’ONF a toujours joué ce rôle et le fait également dans cet effort de création et d’innovation pour être en relation directe avec l’auditoire et ce, afin de s’assurer que les oeuvres de nos artistes soient vues et participent à la réflexion collective sur le présent. En fait, ce que l’on fait ici, c’est revenir au fondement historique de l’ONF dont les grands moments ont toujours été à la conjonction de facteurs clefs : des grands artistes, des changements technologiques, des mouvements sociaux importants et une relation privilégiée avec l’auditoire.
Ce service d’accès par abonnement à des documentaires est donc la suite logique du virage numérique amorcé depuis plusieurs années par l’ONF ?
C’est en continuité en effet. Nos dernières créations [comme les web-documentaires Le journal d’une insomnie collective, Code Barre, Écologie sonore…] ont montré que nous voulons explorer des choses nouvelles, explorer une nouvelle langue. Nous sommes aujourd’hui dans un univers où le documentaire, tout en restant du cinéma, est aussi en train de devenir une nouvelle forme d’art, qui a sa propre grammaire, son propre esthétisme et qui désormais a besoin de son propre outil de diffusion. Reste que pour moi, ce n’est pas la technologie qui est au coeur de tout ça, c’est la volonté de joindre le public en s’adaptant, en allant là où il est.
Quel nom va porter ce service ?
Nous ne savons pas encore. Avez-vous une idée ?
Dans sa vie numérique, les partenaires de l’ONF sont désormais nombreux. Vous avez des liens avec Arte, France Télévision, Microsoft, Blackberry, NHK (la télévision publique du Japon), The Guardian, le New York Times et même Le Devoir. Qui seront vos partenaires dans ce vaste projet ?
Nous ne sommes pas en mesure de faire des annonces précises aujourd’hui, mais des discussions sérieuses avec des acteurs importants sont en cours. Une chose est sûre : il s’agit certes d’une initiative de l’ONF qui a déjà une infrastructure [onf.ca] qu’il est possible d’adapter, mais nous souhaitons que le secteur privé fasse un pas majeur et prenne rapidement une place importante dans ce projet, pour les investissements dans les contenus, pour la programmation, pour les fonctionnalités… Ce service, c’est un nouvel espace, une nouvelle fenêtre pour les créateurs et les documentaristes afin de mettre leurs créations en lumière.
À partir de quand va-t-on pouvoir s’y abonner?
Nous souhaitons que ce service voit officiellement le jour dans la première moitié de 2014. Plus tôt, selon la rapidité avec laquelle nous allons intéresser des partenaires.
Et avec quel budget tout ça va être façonné ?
L’ONF va engager 500 000 $ dans ce projet. C’est le coût envisagé pour l’adaptation des infrastructures que nous avons. Par la suite, il va aussi y avoir des coûts de fonctionnement, de numérisation. Nous souhaitons également à terme créer un fonds pour commander des documentaires spécifiques dont la distribution va passer par ce service.







