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    Des Idées en revues - Vers un effondrement de l’industrie de la culture?

    Au fond, l’immoralité du «piratage» est secondaire au regard de cette formidable «collectivisation» des oeuvres

    19 mars 2013 |Mathieu Arsenault | Actualités culturelles
    La collectivisation prend plusieurs formes. Pour la dénigrer, on s’en tient au piratage de la musique, des films et des séries télé.
    Photo: Sang Tan Associated Press La collectivisation prend plusieurs formes. Pour la dénigrer, on s’en tient au piratage de la musique, des films et des séries télé.
    Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue d’idées afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages du dernier numéro de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de Liberté (no 299).
    Je crois à la libre circulation des textes et de la culture en général. Je crois que l’intérêt public devrait avoir priorité sur l’intérêt des individus et que, pour cette raison, tout le monde devrait avoir accès aux oeuvres. Ce principe est derrière la grande idée du domaine public, qui s’applique aux oeuvres anciennes, rendues au patrimoine de l’humanité une fois passée une période de temps suivant la mort de leur créateur.

    Mais je crois aussi que notre époque est en passe de faire opérer à cette notion de domaine public un saut qualitatif. Il n’est d’ailleurs plus aujourd’hui question de croire ou non à la libre circulation. Le modèle de la culture comme industrie, qui a organisé et donné leur forme aux arts et aux lettres depuis les cinquante dernières années, entre présentement dans l’époque de son irrémédiable déclin, supplanté par un nouveau modèle qu’on pourrait appeler « collectivisation de la culture », c’est-à-dire la mise en commun précipitée, volontaire ou non, des oeuvres d’art pour tous, sans que l’industrie arrive à fermer les vannes qui se sont ouvertes.


    La collectivisation prend plusieurs formes. Pour la dénigrer, on s’en tient au piratage de la musique, des films, des séries télé. Le piratage, assure-t-on, est un vol qui prive les artistes des revenus auxquels ils ont droit. Mais du point de vue de la collectivisation, la question de la moralité du piratage est secondaire en regard de ce formidable déplacement qu’une horde anonyme fait opérer aux produits de la culture de masse, les entraînant dans le champ du collectif où chacun peut les consulter à sa guise, hors de l’appareil industriel dans lequel ils ont été créés. Mais la question du piratage ne saurait résumer à elle seule le phénomène de la collectivisation. Le mouvement de l’open source, la licence Creative Commons, cette volonté inépuisable de partager gratuitement ses propres vidéos et ses images, de même que le désir de critiquer et remixer la culture, sont moins problématiques juridiquement, car ils s’ancrent dans notre inaliénable liberté d’expression. Comment une critique littéraire cachée derrière le paywall d’un grand quotidien peut-elle mieux faire connaître une oeuvre qu’une critique gratuite déposée sur un blogue ? Qu’on le veuille ou non, la collectivisation est l’horizon de notre époque.

     

    Décapiter le pouvoir littéraire


    En ce qui concerne la création littéraire, on dirait que l’apocalypse économique (l’éconopocalypse !) que l’industrie culturelle a connue depuis quinze ans de collectivisation s’engage différemment. Car la catastrophe économique (l’éconostrophe !) occasionnée par la collectivisation rapide de la musique semble jusqu’ici se limiter aux best-sellers, c’est-à-dire à la frange de la production littéraire la plus intégrée et la plus centrale à l’industrie du livre. Si Aquin, Blanchot et Guyotat sont encore à peu près impossibles à dénicher, en revanche les romans complets de Frédéric Beigbeder, Michel Houellebecq, Bernard Werber et Paulo Coelho se trouvent et se téléchargent en seulement dix minutes (c’est la coelhopocalypse !). Que cela peut-il bien signifier ? Peut-être qu’au final, il y a de quoi se réjouir de la collectivisation en matière de littérature.


    Tout le monde sait depuis des années à quel point la dynamique commerciale à laquelle est contrainte l’industrie du livre est devenue un cancer pour la chose littéraire, sans qu’on ait trouvé jusqu’à maintenant quoi faire pour lui couper les ailes et favoriser l’émergence d’un écosystème plus sain pour l’avenir de notre littérature. Le roman, comme forme, est exsangue. Il semble avoir définitivement perdu la vitalité dont il a déjà fait preuve. Mais il continue pourtant de représenter pour le réseau commercial du livre la seule forme sérieuse (entendre profitable). Le roman a fort heureusement encore ses adeptes, si nombreux qu’ils seront prêts à collectiviser sans relâche les succès médiatiques, jusqu’à l’effondrement des structures commerciales. C’est pour ça que nous, les affreux conspirateurs hautains du texte highbrow compliqué et du formalisme pop, nous les adorons : le lectorat, ce public harnaché à l’industrie du livre, aime trop fort, et il continuera de s’enthousiasmer des best-sellers jusqu’à l’étouffement de l’idée de best-seller. Ces hordes de lecteurs sont les agents involontaires et inconscients d’une révolution qui cherche à décapiter le pouvoir économique qui donne à cette littérature commerciale son pouvoir et sa visibilité et qui, paradoxalement, sont en train de laisser à peu près intacts à la fois le canon des oeuvres modernes plus difficiles et l’ensemble de cette petite production actuelle qui passe sous le radar commercial.


    Après l’effondrement


    Mais que restera-t-il après que se sera effondrée la culture comme industrie ? Il est encore tôt pour le dire, mais je vois déjà ressurgir un intérêt pour les formes mineures, qui réapparaissent d’ailleurs régulièrement dans l’histoire littéraire. La résurgence de pratiques analogues au mot d’esprit, à l’aphorisme, au conte allégorique ou à la chronique synthétise au mieux, selon moi, notre époque, car c’est ce type de contenu qui fait grimper le nombre des visites sur les blogues et des interventions proprement littéraires sur les réseaux sociaux. Je peux passer plusieurs heures par semaine à lire ce genre de contenu apparemment léger, mais souvent porteur d’un sens plus pertinent pour poser les questions propres à notre époque que celui de la plupart des romans que je scanne avec un réel ennui en librairie. Et, voilà le plus beau, ces textes sont résolument le produit de ce mouvement de collectivisation : ils sont immédiatement accessibles et conçus pour être partagés, échangés, commentés.


    Mais, mais, mais… Si la collectivisation détruit l’appareil commercial du livre, si elle fait s’effondrer les structures financières du littéraire, comment les auteurs pourront-ils gagner leur vie ? Où trouveront-ils l’argent et surtout le temps pour continuer d’écrire ? La question demeure ouverte et le restera sans doute des années encore avant qu’émerge une nouvelle figure de l’auteur comme acteur de la vie économique, si cela se produit un jour. De toute manière, l’industrie du best-seller a depuis longtemps fait de la plupart des auteurs des marginaux du système capitaliste, et nous vivotons de subventions et de bourses sans savoir combien de temps cela durera encore. Pour ma part, je fais des t-shirts, et la boutique est ouverte.


    Des commentaires? Des idées? Écrivez à Antoine Robitaille

    La collectivisation prend plusieurs formes. Pour la dénigrer, on s’en tient au piratage de la musique, des films et des séries télé.
     
     
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