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    L’horreur des autres

    Si au moins vous aviez l’air gênés. Mais même pas. Vous débarquez comme ça, le visage neutre, chez la troisième ou quatrième voisine de cette mère qu’on soupçonne d’avoir assassiné ses enfants. Elles ne se connaissent pas ? Mais non, la dame a seulement vu la présumée meurtrière sortir de chez elle, une fois, peut-être deux. Pas grave, vous allez enregistrer ses propos inutiles, et votre patron, à Montréal, les diffusera à la grandeur du Québec.

    La madame va parler dans le micro, et vous aurez l’air d’être véritablement intéressé par ce qu’elle raconte. Vous vous ferez croire que c’est de l’information de qualité. Mais à ce moment, nous saurons tous que le métier que vous faites, ce n’est plus tout à fait journaliste.


    Il ne s’est pas écoulé 24 heures depuis la découverte des corps. On ne sait rien. Sinon qu’un père pleure ses enfants. Et vous ? Vous lui courez après comme des codindes possédés. Vous espérez une déclaration. Mais puisqu’il a alors l’intelligence de se taire, vous étirez la nouvelle bien au-delà de la décence compte tenu du peu de faits qui sont à votre disposition. C’est qu’il reste encore des voisins à interroger, et il y a tous ces gens, effarés, à la maison, qui veulent en savoir plus.


    Exactement, justifiez-vous, c’est un drame national.


    ***


    Sauf que c’est pas vrai.


    C’est un drame pour cette famille, pour son entourage, sa communauté. Sa dimension nationale, c’est vous qui la fabriquez en plaçant un fait divers à l’avant-plan d’un bulletin diffusé à la grandeur du Québec, en surfant pendant de longues minutes sur les détails les plus sordides ou les plus inutiles, puis en invitant une armada d’experts à venir témoigner, faisant résonner les échos de l’horreur partout au pays.


    Il y a un point de rupture dans la couverture des faits divers, que vous ne voyez plus, je crois. Parce que c’est devenu banal, et que les réflexes se sont installés dans les salles de nouvelles et les rédactions pour devenir une habitude. Ce point de rupture, c’est ce moment où l’on quitte la nouvelle pour entrer, plutôt, dans son exploitation, dans son sous-produit, qui ne relève plus autant de l’information que de la vente. C’est alors qu’on envisage la nouvelle en temps ou en espace qu’on doit lui consacrer, peu importe les faits dont on dispose, en songeant plutôt à ce qu’elle rapporte. C’est alors qu’on parle aux voisins lointains qui n’ont rien à dire et qu’on diffuse ces riens. C’est alors, aussi, qu’on convoque des experts. Des travailleurs sociaux, des psychiatres et des psychologues qui viennent avec les meilleures intentions : rassurer la population. Mais leur présence ne fait que confirmer l’ampleur qu’on souhaite donner au drame. Ils font désormais partie du cirque.


    Je pense qu’il faudrait se taire, proposait l’un d’eux, pourtant pas le moins bavard, quelques heures après la découverte des enfants.


    Bien essayé, monsieur. Mais c’est trop peu, trop tard. L’incessant babillage du monde est devenu une preuve de vie. De la nôtre. J’entends l’horreur des autres, donc je suis.


    ***


    Par hasard, une semaine plus tôt, le rapport sur les homicides intrafamiliaux était déposé à Québec. Le ministre de la Santé, Réjean Hébert, suggérait alors une certaine prudence dans la couverture démesurée de ces événements qui - c’est moi qui ajoute - fucke considérablement notre rapport à la réalité.


    Par exemple, le rapport nous dit que les crimes intrafamiliaux ont diminué du tiers en 30 ans.


    Et pourtant, combien on parie que chaque fois, vous faites 30 % plus de bruit qu’il y a 30 ans, sinon plus encore, si bien que le climat social se détériore un peu plus, que l’angoisse nationale brute augmente, et que chaque parent séparé divorce aussi un peu d’avec le réel pour s’imaginer le pire. Et revoici les psys.


    Vous n’avez pas tenu compte des conclusions de ce rapport ou des nombreuses réserves concernant l’immédiateté du traitement du suicide de Marjorie Raymond. Les journalistes ont perdu leurs repères, titrait à ce sujet le magazine Le Trente. Certains de vos patrons n’ont pas très envie de les retrouver, apparemment.


    Et vous ? Vous continuez d’alimenter la machine à faire du bruit. Cet assourdissant mécanisme de l’information - spectacle qui, c’est sa fonction, fabrique de l’émotion. D’où sa popularité, puisque sa rumeur assommante exalte, mais empêche de penser. C’est pourquoi le public cramponné à sa télé ne veut pas que vous vous taisiez. Il préfère le vacarme à un silence de mort. Mieux vaut que ce soit celle des autres qui vienne le hanter. N’importe quoi sauf la sienne.

     
     
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