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Pellicules fantômes et impressions d’oeuvres

Albin de la Simone est pianiste, chanteur, compositeur, producteur français. Et plus encore.
Photo : François Pesant Le Devoir Albin de la Simone est pianiste, chanteur, compositeur, producteur français. Et plus encore.

On s’était rencontrés au mois d’août avec sa copine Céline, jeune couple charmant et rieur. Albin de la Simone, de son petit nom, est pianiste, chanteur, compositeur, producteur français et plus encore. Touche-à-tout, car curieux de tout. Il m’avait alors demandé d’apporter un bonus à son projet rigolo, en piste au prochain Festival du nouveau cinéma. J’arrivais du Nunavut avec une extinction de voix. On se chuchotait les paramètres de son spectacle-expo sur le ton du secret. Va pour le petit bonus et son mystère !


Ses fans le connaissent pour ses albums, dont Je vais changer et Bungalow!, pour ses textes décalés tantôt drôles, tantôt mélancoliques, pour son piano et son orchestre, à travers son amour du jazz mué en exploration d’univers musicaux plus composites.


Certains croient dur comme fer qu’il utilise un pseudonyme. Ça l’embête. Son patronyme provient de la rivière de la Simone, dans l’Aisne. À son arbre généalogique, ni ducs ni barons. Nul quartier de noblesse ne s’accroche à sa particule. Il n’a rien d’un albinos non plus. Pas évident de s’appeler Albin de la Simone… si poétique pourtant.


Montréal, il connaît bien, pour avoir chanté aux FrancoFolies et ailleurs, pour tous ses amis artistes retrouvés à chaque séjour, mais c’est en maître fantôme qu’il parcourt nos terres ces jours-ci. Car Albin a concocté un programme de neuf films inexistants dont il a écrit les synopsis, signé des partitions musicales. Concert, conférence, expo, cocktail mettront la table pour ces oeuvres nébuleuses au rutilant Centre PHI du Vieux-Montréal, ce samedi à 19 h et à 21 h, à l’invitation du Festival du nouveau cinéma.


« Mon projet est né de l’envie d’aller voir ailleurs que du côté de la chanson et de rencontrer des gens nouveaux », dit-il. Ça fait une dizaine de fois qu’Albin trimballe ses films spectraux, ajoutant des artefacts pour son expo : costumes, accessoires, affiches refusées (quoi d’autre ?), critiques absurdes de longs-métrages irréels. Il en parle comme d’une oeuvre en devenir, rêvant déjà à des affiches exotiques nées de futures tournées au Japon, au Chili. Car tout est rêve dans cette histoire, ou à peu près.


Samedi soir, Sophie Cadieux et Marc Labrèche animeront l’indicible, racontant des semblants d’histoires sur des fragments de scénarios. Albin jouera du piano, à côté de musiciens québécois : Joseph Marchand à la guitare, Philippe Brault à la basse, José Major à la batterie. Ajoutez la violoniste Mélanie Vaugeois et la violoncelliste Annie Gadbois. Au spectateur, il demande de faire son cinéma sur l’écran noir de ses nuits blanches. Neuf films à réinventer, c’est mieux que neuf films trop bien expliqués, menu habituel. Et l’originalité de cette initiative-là nous donne envie de semer à tous les vents nos propres fragments de scénarios fictifs, à laisser germer dans la tête des passants.


***


Difficile de passer à côté de l’expo Il était une fois l’impressionnisme au Musée des beaux-arts de Montréal, tirée de la succession de l’Américain Sterling Clark et de son épouse Francine. Fils de bonne famille et un des héritiers de la compagnie des machines à coudre Singer, né en 1877, mort en 1956, ce Sterling au prénom argenté versa dans l’acquisition d’oeuvres d’art pour notre grand bonheur.


Grâce à lui, ce plaisir d’admirer aujourd’hui de magnifiques Renoir, 25 en tout, dont certains célébrissimes, tel Une loge au théâtre, sans compter les Corot, Degas, Manet, Monet, Gauguin et compagnie, itinéraire doublé de la redécouverte d’oeuvres déjà croisées dans de grands musées étrangers ou au fil des expos itinérantes, saluées en vieilles connaissances.


À travers cette ronde de la visite : des arrêts, des coups de coeur, comme devant une sombre et tempétueuse Marine de Monet, dont l’horizon bas s’inspire de ceux qu’affectionnaient Courbet et Boudin. L’expo, en partie grâce aux excellents commentaires affichés de la conservatrice du MBAM, Nathalie Bondil, me frappait aussi par autre chose : les liens qu’art et marché de l’art entretiennent avec les découvertes scientifiques et les crises de société.


Sterling Clark, déjà collectionneur d’oeuvres de maîtres anciens, a pu se procurer un nombre considérable de peintures impressionnistes durant la Grande Dépression des années 30, alors que les toiles se bradaient, sans miser pour autant sur les plus audacieux. Il ne comprenait ni Matisse ni Cézanne.


L’expo témoigne avec une acuité particulière de l’impossibilité pour le public et plusieurs critiques (ça nous fait une belle jambe !) de saisir la nouveauté créatrice, sinon par le sarcasme et le dégoût. La sculpture hyperréaliste La petite danseuse de 14 ans de Degas, habituellement au Musée d’Orsay, l’illustre avec force, l’artiste ayant été violemment accusé par la critique en 1881 de représenter l’enfant avec un visage simiesque porteur de tous les vices.


On songe aussi que l’impressionnisme a pu éclore lorsque l’invention de la photographie contraignit les peintres à abandonner aux porteurs d’appareil photo le réalisme, perdant ainsi le lucratif marché des portraits de bourgeois. « Tant pis pour nous, tant mieux pour la peinture », ironisait Renoir.


Ce même Renoir, homme de droite, anti-dreyfusard, sexiste au point de se vanter de peindre des modèles féminins qui ne pensent pas, s’étonnait avec raison d’être considéré comme un révolutionnaire quasi politique juste parce qu’il explorait des nouvelles pistes artistiques. L’expo porte en creux les préjugés d’une époque, donc de toutes les autres.


Il était une fois l’impressionnisme, c’est tout cela : un voyage à travers la beauté des oeuvres et une illustration des soubresauts de la modernité au cours de la dernière partie du XIXe siècle. L’expo se nourrit aussi, bien sûr, des références personnelles qu’on y greffe, ses lectures, entre autres choses.


Proust, grand admirateur des peintres impressionnistes, Monet en particulier, évoquait à travers La recherche l’art novateur, fils de la clairvoyance ou de la voyance tout court : « Le peintre original procède à la façon des oculistes, écrivait-il dans Sodome et Gomorrhe. Le traitement par leur peinture n’est pas toujours agréable. Quand il est terminé le praticien nous dit : maintenant, regardez ! Et voici que le monde, qui n’a pas été créé une fois mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu, nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair. » On ne saurait mieux dire…

 
 
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