Vitrine du disque: Un McCoy Tyner convaincant
David Cantin
, Sylvain Cormier
, François Tousignant
, Serge Truffaut
, Christophe Huss
13 septembre 2003
Actualités culturelles
McCoy Tyner a quelque chose que d'autres n'ont pas: un style reconnaissable entre tous. Un style où la puissance rythmique s'acoquine constamment avec le souci mélodique. On le reconnaît également par son affection pour les odeurs latines. Depuis son évasion de l'orbite Coltrane, Tyner n'a pas signé une production sans qu'il y ait au moins une composition hispanisante.
Son nouvel album, Land Of Giants, chez Telarc, commence d'ailleurs par une pièce latine ou antillaise ou cubaine. On ne sait trop comment la qualifier. Par contre, on peut souligner qu'elle agit comme une bonne introduction à un album convaincant. Un album d'autant plus convaincant, et là on touche à ce qui nous semble essentiel, que Tyner a su s'entourer de grands instrumentistes. Il y a Charnett Moffett à la contrebasse, Eric Harland à la batterie et surtout, surtout, Bobby Hutcherson au vibraphone.
S'il n'est pas excellent de bout en bout, ce compact a ceci de séduisant qu'il est à l'image des précédents. Autrement dit, voici une production où tout un chacun trouvera son comptant.
Serge Truffaut
May The Music
Never End
Shirley Horn
Verve
Voici un album qui plaira à tous ceux et celles qui apprécient Diana Krall. On osera même dire que Shirley Horn devrait plaire davantage à ces millions de gens qui ont acheté des albums de la Canadienne. Et ce, pour la bonne et toute simple raison que Shirley Horn demeure toujours le maître et Krall, toujours l'élève. Entre les deux, il y a en tout cas un trait commun: leur jazz a quelque chose d'aristocratique. Depuis le temps qu'elle arpente la scène, Horn a fini par symboliser le chic fait jazz. Son nouvel opus ne fait pas exception. C'est très léché, c'est bien produit, c'est fort bien interprété, le chant de Horn est toujours aussi chaleureux et sobre, rien ne dépasse d'un poil. Tout a été calculé à la perfection. Probablement trop d'ailleurs.
S. T.
***
Chanson
MES MÉLODIES DU BONHEUR
Marie-Michèle Desrosiers
Octant (Sélect)
Dommage pas beau du tout, que cet album, racoleur au possible. De «fille du groupe», comme on disait dans l'ancien et le moins ancien temps de Beau Dommage, Marie-Michèle Desrosiers était pourtant devenue ces dernières années ce qu'on espérait d'elle, à savoir une interprète de bon goût. Paru en 1996, le premier de ses deux albums de Noël était une noble réussite dans ce genre très piégé où l'avalanche d'atacas menace à chaque pas. Réussite artistique doublée d'un succès de vente tout ce qu'il y a de plus méga. Suivit en 2000 C'est ici que je veux vivre, admirable florilège de chansons québécoises, choisies sans facilité (bel exemple: Un peu d'amour, une chanson méconnue de Ferland) et finement serties de cordes, de bois et de vents. Plafonnement des ventes, hélas.
Hélas derechef, on constate aujourd'hui que la chanteuse n'a pas persévéré dans la difficile voie de la qualité supérieure, préférant se refaire une santé financière dans le bas commerce: pour dire les choses platement, Marie-Michèle Desrosiers s'est arrangée pour pogner. J'en veux pour exemples successifs sa moche récidive d'album saisonnier de Noël 2002 (enregistré avec le restant du Choeur de la défunte Armée Rouge, c'est dire), et maintenant ce ramassis de chansons tellement grand public qu'un pachyderme ne ratisserait pas plus large dans une boutique de produits Avon. On peut parler ici de populisme, au sens méprisant du terme: s'approprier ainsi les tubes mille millions de fois rabâchés par les Mouskouri (C'est bon la vie), Fugain (Fais comme l'oiseau), Julie Andrews (The Sound Of Music) et autres Armstrong ((What A) Wonderful World) confine au calcul le plus comptable. Le seul titre original du lot, Seulement peut-être, jolie ballade sans âge de Michel Rivard et Marie Bernard, donne la mesure du renoncement: voilà ce qu'on aurait pu avoir, avec dix autres contributions neuves et une saine dose de courage. Peut-être cet album-là aurait-il connu un destin honnête. On ne le saura jamais. Bien sûr, celui-ci est gagnant d'office, c'est fait pour: Mes mélodies du bonheur est d'ores et déjà certifié méga et tout le tremblement, installé aux premières places des classements au moins jusqu'aux Fêtes. Dommage.
Sylvain Cormier
***
Classique
Schubert: les dernières sonates
Sonate D. 959 en la majeur et D. 960 en si bémol majeur. Paul Lewis, piano. Harmonia mundi HMC 910800
Deux monuments souvent enregistrés retrouvent, sous les doigts de Lewis, leur urgence première. Voilà le tour de force de ce disque. Paul Lewis a reçu des «conseils» de Brendel, lui qui, il y a une trentaine d'années, nous forçait à réexaminer notre vision du cher Franz. Cela s'entend non pas dans l'imitation, mais dans le fait que toutes les phrases respirent, que les fluctuations de nuances et de tempos vont de pair, ce qui donne une autre dimension à la grande architecture comme au moindre petit détail. Parlant de sonate, Berg disait qu'un retour de thème devait s'accompagner de profondeur car celui-ci avait vécu psychologiquement. Ce qui pourrait ne rester que belle parole trouve, sur ce disque, sa raison d'être. Le jeu pianistique est subtil à souhait, jamais mièvre. Les sonorités montrent leurs origines beethovéniennes et leurs visées schumaniennes, faisant de ces deux sonates, qu'on prend parfois comme parenthèses de l'histoire, des moments forts où celle-ci s'ancre. Une interprétation intelligente, aussi sentie que raffinée, qui réclame une écoute assidue et qui, encore une fois, ouvre des portes sur le génie, voilà le prodige du grand artiste qui retrouve les grands chefs-d'oeuvre.
François Tousignant
TCHÉREPNINE: CONCERTOS
POUR PIANO N° 2 et 4
Noriko Ogawa (piano),
Orchestre symphonique de
Singapour, Lan Shui.
Bis CD 1247 (distribution SRI)
Ce fascinant troisième volume de concertos d'Alexandre Tchérepnine (1899-1977), publié par le très inventif label suédois BIS et complété par les brefs Magna Mater et Prière Symphonique, nous rappelle à quel point nous avons abouti à un hiatus absolu entre des ensembles militants qui, tous, prônent une certaine image de la musique du XXe siècle et des institutions symphoniques qui ressassent à l'envi le répertoire du XIXe siècle et ses prolongements. Le mélomane fait donc face à un «trou culturel», qu'il est bien obligé de combler grâce au CD s'il veut entendre les grands compositeurs sacrifiés de l'«autre XXe siècle», les Englund, Tveitt, Antheil, Vainberg, Rorem, Sallinen, Rautavaara, Rochberg, Piston... sans parler de Honegger, Dutilleux, Britten ou Martinu!
Tchérepnine, le cosmopolite (sa vie le mena de Saint-Pétersbourg à New York, en passant par Paris et l'Extrême-Orient), occupe une place de choix dans ce panorama et ces deux partitions font état d'un métier très sûr. Le 2e Concerto (1923), plein de verve et de subtilités, n'a rien à envier au meilleur Prokofiev, et l'inventif et éloquent 4e Concerto (1947) compte parmi les meilleures partitions inspirées par la musique orientale — en l'occurrence chinoise. On prolongera l'écoute de cette oeuvre éloquente et colorée par celle de La Grande Muraille de Chine d'Englund sur disque Ondine.
Christopher Huss
HAHA SOUND
Broadcast
(Warp-Outside)
Depuis le milieu de l'été, on attendait avec impatience la sortie officielle de ce deuxième album de la formation rétro-futuriste Broadcast sur Warp. Avec quelques semaines de retard, on peut finalement apprécier ces courtes pièces qui débordent d'inventions et d'astuces dans un créneau résolument pop. Toutefois, on parle sur Haha Sound d'une pop qui ose autant qu'elle dérange les habitudes d'écoute. Les mélodies irrésistibles se mêlent à une recherche sonore, pleine de crevasses et de bruits aventureux. On entend, par contre, la voix de Trish Keenan qui accompagne certains motifs hypnotiques et chaleureux. En arrière-fond, le moindre détail devient une excuse pour livrer des arrangements à base d'électronique ou encore d'étranges boucles abstraites. Moins influencé par Stereolab que sur The Noise Made By People, Haha Sound hisse Broadcast au sommet d'une pop aventureuse et contemporaine. Il suffit d'entendre des pièces aussi magnifiques que Man Is Not A Bird ou Ominous Cloud pour en être convaincu. En spectacle, avec les excellents Fly Pan Am, le 17 octobre prochain au Lion d'Or.
David Cantin
Son nouvel album, Land Of Giants, chez Telarc, commence d'ailleurs par une pièce latine ou antillaise ou cubaine. On ne sait trop comment la qualifier. Par contre, on peut souligner qu'elle agit comme une bonne introduction à un album convaincant. Un album d'autant plus convaincant, et là on touche à ce qui nous semble essentiel, que Tyner a su s'entourer de grands instrumentistes. Il y a Charnett Moffett à la contrebasse, Eric Harland à la batterie et surtout, surtout, Bobby Hutcherson au vibraphone.
S'il n'est pas excellent de bout en bout, ce compact a ceci de séduisant qu'il est à l'image des précédents. Autrement dit, voici une production où tout un chacun trouvera son comptant.
Serge Truffaut
May The Music
Never End
Shirley Horn
Verve
Voici un album qui plaira à tous ceux et celles qui apprécient Diana Krall. On osera même dire que Shirley Horn devrait plaire davantage à ces millions de gens qui ont acheté des albums de la Canadienne. Et ce, pour la bonne et toute simple raison que Shirley Horn demeure toujours le maître et Krall, toujours l'élève. Entre les deux, il y a en tout cas un trait commun: leur jazz a quelque chose d'aristocratique. Depuis le temps qu'elle arpente la scène, Horn a fini par symboliser le chic fait jazz. Son nouvel opus ne fait pas exception. C'est très léché, c'est bien produit, c'est fort bien interprété, le chant de Horn est toujours aussi chaleureux et sobre, rien ne dépasse d'un poil. Tout a été calculé à la perfection. Probablement trop d'ailleurs.
S. T.
***
Chanson
MES MÉLODIES DU BONHEUR
Marie-Michèle Desrosiers
Octant (Sélect)
Dommage pas beau du tout, que cet album, racoleur au possible. De «fille du groupe», comme on disait dans l'ancien et le moins ancien temps de Beau Dommage, Marie-Michèle Desrosiers était pourtant devenue ces dernières années ce qu'on espérait d'elle, à savoir une interprète de bon goût. Paru en 1996, le premier de ses deux albums de Noël était une noble réussite dans ce genre très piégé où l'avalanche d'atacas menace à chaque pas. Réussite artistique doublée d'un succès de vente tout ce qu'il y a de plus méga. Suivit en 2000 C'est ici que je veux vivre, admirable florilège de chansons québécoises, choisies sans facilité (bel exemple: Un peu d'amour, une chanson méconnue de Ferland) et finement serties de cordes, de bois et de vents. Plafonnement des ventes, hélas.
Hélas derechef, on constate aujourd'hui que la chanteuse n'a pas persévéré dans la difficile voie de la qualité supérieure, préférant se refaire une santé financière dans le bas commerce: pour dire les choses platement, Marie-Michèle Desrosiers s'est arrangée pour pogner. J'en veux pour exemples successifs sa moche récidive d'album saisonnier de Noël 2002 (enregistré avec le restant du Choeur de la défunte Armée Rouge, c'est dire), et maintenant ce ramassis de chansons tellement grand public qu'un pachyderme ne ratisserait pas plus large dans une boutique de produits Avon. On peut parler ici de populisme, au sens méprisant du terme: s'approprier ainsi les tubes mille millions de fois rabâchés par les Mouskouri (C'est bon la vie), Fugain (Fais comme l'oiseau), Julie Andrews (The Sound Of Music) et autres Armstrong ((What A) Wonderful World) confine au calcul le plus comptable. Le seul titre original du lot, Seulement peut-être, jolie ballade sans âge de Michel Rivard et Marie Bernard, donne la mesure du renoncement: voilà ce qu'on aurait pu avoir, avec dix autres contributions neuves et une saine dose de courage. Peut-être cet album-là aurait-il connu un destin honnête. On ne le saura jamais. Bien sûr, celui-ci est gagnant d'office, c'est fait pour: Mes mélodies du bonheur est d'ores et déjà certifié méga et tout le tremblement, installé aux premières places des classements au moins jusqu'aux Fêtes. Dommage.
Sylvain Cormier
***
Classique
Schubert: les dernières sonates
Sonate D. 959 en la majeur et D. 960 en si bémol majeur. Paul Lewis, piano. Harmonia mundi HMC 910800
Deux monuments souvent enregistrés retrouvent, sous les doigts de Lewis, leur urgence première. Voilà le tour de force de ce disque. Paul Lewis a reçu des «conseils» de Brendel, lui qui, il y a une trentaine d'années, nous forçait à réexaminer notre vision du cher Franz. Cela s'entend non pas dans l'imitation, mais dans le fait que toutes les phrases respirent, que les fluctuations de nuances et de tempos vont de pair, ce qui donne une autre dimension à la grande architecture comme au moindre petit détail. Parlant de sonate, Berg disait qu'un retour de thème devait s'accompagner de profondeur car celui-ci avait vécu psychologiquement. Ce qui pourrait ne rester que belle parole trouve, sur ce disque, sa raison d'être. Le jeu pianistique est subtil à souhait, jamais mièvre. Les sonorités montrent leurs origines beethovéniennes et leurs visées schumaniennes, faisant de ces deux sonates, qu'on prend parfois comme parenthèses de l'histoire, des moments forts où celle-ci s'ancre. Une interprétation intelligente, aussi sentie que raffinée, qui réclame une écoute assidue et qui, encore une fois, ouvre des portes sur le génie, voilà le prodige du grand artiste qui retrouve les grands chefs-d'oeuvre.
François Tousignant
TCHÉREPNINE: CONCERTOS
POUR PIANO N° 2 et 4
Noriko Ogawa (piano),
Orchestre symphonique de
Singapour, Lan Shui.
Bis CD 1247 (distribution SRI)
Ce fascinant troisième volume de concertos d'Alexandre Tchérepnine (1899-1977), publié par le très inventif label suédois BIS et complété par les brefs Magna Mater et Prière Symphonique, nous rappelle à quel point nous avons abouti à un hiatus absolu entre des ensembles militants qui, tous, prônent une certaine image de la musique du XXe siècle et des institutions symphoniques qui ressassent à l'envi le répertoire du XIXe siècle et ses prolongements. Le mélomane fait donc face à un «trou culturel», qu'il est bien obligé de combler grâce au CD s'il veut entendre les grands compositeurs sacrifiés de l'«autre XXe siècle», les Englund, Tveitt, Antheil, Vainberg, Rorem, Sallinen, Rautavaara, Rochberg, Piston... sans parler de Honegger, Dutilleux, Britten ou Martinu!
Tchérepnine, le cosmopolite (sa vie le mena de Saint-Pétersbourg à New York, en passant par Paris et l'Extrême-Orient), occupe une place de choix dans ce panorama et ces deux partitions font état d'un métier très sûr. Le 2e Concerto (1923), plein de verve et de subtilités, n'a rien à envier au meilleur Prokofiev, et l'inventif et éloquent 4e Concerto (1947) compte parmi les meilleures partitions inspirées par la musique orientale — en l'occurrence chinoise. On prolongera l'écoute de cette oeuvre éloquente et colorée par celle de La Grande Muraille de Chine d'Englund sur disque Ondine.
Christopher Huss
HAHA SOUND
Broadcast
(Warp-Outside)
Depuis le milieu de l'été, on attendait avec impatience la sortie officielle de ce deuxième album de la formation rétro-futuriste Broadcast sur Warp. Avec quelques semaines de retard, on peut finalement apprécier ces courtes pièces qui débordent d'inventions et d'astuces dans un créneau résolument pop. Toutefois, on parle sur Haha Sound d'une pop qui ose autant qu'elle dérange les habitudes d'écoute. Les mélodies irrésistibles se mêlent à une recherche sonore, pleine de crevasses et de bruits aventureux. On entend, par contre, la voix de Trish Keenan qui accompagne certains motifs hypnotiques et chaleureux. En arrière-fond, le moindre détail devient une excuse pour livrer des arrangements à base d'électronique ou encore d'étranges boucles abstraites. Moins influencé par Stereolab que sur The Noise Made By People, Haha Sound hisse Broadcast au sommet d'une pop aventureuse et contemporaine. Il suffit d'entendre des pièces aussi magnifiques que Man Is Not A Bird ou Ominous Cloud pour en être convaincu. En spectacle, avec les excellents Fly Pan Am, le 17 octobre prochain au Lion d'Or.
David Cantin
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