Melvin Charney 1935-2012 - Mort d’un spectateur engagé de la ville
On lui doit la conception de la place Émilie-Gamelin et du jardin de sculptures du Centre canadien d’architecture (CCA). Artiste, il était aussi derrière la très controversée exposition Corridart démantelée en 1976 par l’administration municipale.
Il a également formé et guidé plusieurs générations d’artistes, d’architectes et d’urbanistes du Québec, comme professeur et comme penseur de la ville et de ce qu’habiter veut dire, ici comme ailleurs. C’était en somme un créateur intello, un spectateur engagé de sa cité.
Melvin Charney est décédé lundi à Montréal, sa ville natale qu’il a aimée, analysée et critiquée toute sa vie durant.
« Il a toujours eu un discours très critique sur la ville, sur Montréal en particulier, sur ses quartiers populaires aussi, explique le professeur Louis Martin du Département d’histoire de l’art de l’UQAM. Il critiquait beaucoup l’architecture des architectes qui construisent des monuments isolés du tissu urbain, lui-même façonné plus librement par les gens qui l’habitent. »
Spécialiste de l’architecture du XXe siècle, M. Martin termine la préparation d’une anthologie des écrits de son ancien professeur, à l’Université de Montréal. L’ouvrage d’une quarantaine de chapitres paraîtra dans quelques mois aux presses des universités McGill et Queen’s. Une version française suivra.
« Melvin était pour l’indépendance politique du Québec et cette oeuvre écrite constitue en quelque sorte un manifeste pour l’architecture québécoise. Il répétait que cette architecture d’ici, on la retrouve d’abord dans les villes. Il pensait aussi qu’elle offrait une alternative à l’architecture officielle, au style international des années 1960 ou au postmodernisme. »
Cette passion pour le vernaculaire, il l’assume très tôt, à l’adolescence, en documentant par la photographie le Vieux-Montréal, alors négligé au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Ses deux passions se concentrent déjà là puisque l’art et l’architecture vont le former et l’occuper pendant des décennies. Il étudie à l’École du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), puis l’architecture à l’Université McGill (1952-1958) et finalement à l’Université Yale pour sa maîtrise (1959).
Le jeune diplômé travaille à Paris et à New York pendant quelques années avant de rentrer au bercail, en 1964. Il ouvre son bureau à Westmount et intègre l’UdeM. « C’était un professeur très exigeant et très érudit », se souvient M. Martin.
La critique du sentiment d’aliénation urbaine devient un leitmotiv de sa réflexion et de sa pratique d’artiste. En 1972, au MBAM, il présente un travail d’examen des impacts du développement sur les résidants. En 1976, à l’approche des Jeux olympiques, il monte le projet intitulé Les maisons de la rue Sherbrooke. L’exposition temporaire s’installe dans un « corridart » à l’angle de Saint-Urbain et Sherbrooke, maintenant occupé par le Complexe des sciences de l’UQAM. Elle dénonce les démolitions en cours, le massacre de la ville par les promoteurs vandales. L’installation est elle-même saccagée sur ordre du maire Jean Drapeau, qui y voit une manifestation trop critique et politique alors que le monde entier tourne son regard vers la ville qui était encore la métropole du Canada.
« Il a toujours voulu transformer l’architecture en outil d’émancipation populaire, à la manière des ouvriers qui veulent reprendre l’usine menacée de fermeture, commente le professeur Martin. Sa position a évolué cependant. Dans les années 1960, il croyait à une architecture de participation émancipatrice appuyée par la technologie. Dans les années 1970, il a plutôt conclu que l’émancipation était déjà démontrée par l’existence des quartiers populaires qu’il s’agissait maintenant de protéger des effets néfastes de la technologie, du développement des autoroutes par exemple. »
Une de ses créations les plus célèbres, celle du jardin de sculptures du CCA (1987-1988), développe autrement cette perspective. Cette « alchimie des images », selon la jolie formule du professeur Martin, propose différents épisodes narratifs inspirés par « l’imaginaire du lieu », dont plusieurs en lien avec la magnifique maison Shaughnessy intégrée au musée.
En 1992, l’artiste-professeur conçoit Skyscraper, Waterfall, Brooks - A Construction pour la place Émilie-Gamelin. Il s’agit en fait d’une déconstruction de la manière traditionnelle de percevoir le naturel dans le culturel, la nature dans la ville, sa ville, maintenant orpheline.








