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Les errements de Nicolas Lévesque

13 septembre 2012 | Jean-Nicolas Carrier - Doctorant en psychologie et ex-technicien de son | Actualités culturelles
Une vigile s’est tenue en la mémoire de Denis Blanchette au lendemain de l’attentat du Métropolis.
Photo : François Pesant Le Devoir Une vigile s’est tenue en la mémoire de Denis Blanchette au lendemain de l’attentat du Métropolis.

À certains égards, la démarche de certains penseurs peut rejoindre celle des artisans de la vidéo et de la scène. On part par exemple d’une idée, bien souvent puisée dans l’histoire personnelle, ou encore dans l’univers fantasmatique du créateur. Ce monde intérieur est d’abord transposé hors de soi par le médium de la scénarisation. Ensuite, des comédiens agencent les actes, expriment les passions et incarnent les personnages ; l’histoire est maintenant vivante.


Des cameramans captent le tout, les décors et les costumes aussi, dans un rectangle en 4:3 ou en 16:9. Cadrage, profondeur de champ, white balance : déjà à cette étape, la réalité de la scène est bien différente d’une autre réalité, celle qu’affiche le moniteur vidéo. En régie, d’autres techniciens s’aiguillent sur les bonnes sources, sélectionnent les meilleures séquences, laissent de côté les cuts qui ne font pas l’affaire. Au final, l’exercice cherche à donner un caractère réel, concret à ce qui n’est au départ qu’une idée puisée dans l’arbitraire du processus de création.


À la différence des artisans de la scène et de la télé, certains penseurs et intellectuels sont parfois ignorants de l’inévitable distorsion qui différencie le percept de sa représentation. Ainsi peuvent-ils confondre le réel avec l’image que leur renvoient leurs perceptions, en dépit de toutes les distorsions de leur lunette idéologique, gardant leurs yeux rivés sur l’écran qu’ils confondent avec le réel. Au contraire, les artisans du spectacle sont plus sensibles au caractère relatif et fragile de la réalité qu’ils fabriquent ; ce sont des maîtres illusionnistes et ils le savent très bien.

 

Explication à l’emporte-pièce


La semaine dernière, un attentat visant notre nouvelle première ministre a été perpétré par un individu hors de sa raison. Il a fait deux victimes. Le premier, mortellement atteint par balle, laisse derrière lui sa fille de quatre ans. Le second, meurtri dans sa chair et son esprit, repose encore à l’hôpital. Devant le désarroi, la douleur et l’effroi que suscite cet acte de terreur, nous cherchons tous à comprendre, impuissants devant l’horreur. Certains ont pu, dans les heures ou les jours suivants, exprimer publiquement diverses théories à saveur psychologisante ou sociologisante, cherchant à leur droite ou à leur gauche les causes et les coupables. Bien sûr, ils se défendent de verser de l’accélérant sur le brasier, prétendant au contraire en appeler au calme et à la réflexion.


Je fais référence ici plus particulièrement aux propos de M. Nicolas Lévesque, publiés dans Le Devoir du samedi 8 septembre dernier sous le titre « “ Nous sommes tous responsables ” de l’attentat du Métropolis ». En déplorant le clivage du débat politique et le recours aux formules simplistes, M. Lévesque, paradoxalement, s’adonne à une explication à l’emporte-pièce et dans laquelle il exemplifie ce qu’il prétend dénoncer. Ainsi, tel un scénariste, il construit une trame narrative : le clivage du discours politique infiltre le délire des gens mentalement plus fragiles et oriente leurs plans meurtriers.


Il identifie ensuite les protagonistes, ces personnages dont les actes et les paroles conduisent au dénouement tragique. Ceux-là soufflent à l’oreille du fou : le Mauvais polémiste (chroniqueurs et animateurs de radio), le Mauvais politicien (à droite du centre, on s’en doute). On les présente comme autant de symboles figés, rigides. Ces symboles tiennent lieu de raccourcis qui déforment, simplifient et clivent à outrance une réalité beaucoup plus complexe, aux multiples nuances.


Je doute fortement que ce soit avec ce genre de propos qu’on élèvera la qualité du débat politique au Québec. Au contraire, les thèses avancées par cet essayiste sont déplorables en ceci qu’elles instrumentalisent le décès d’un homme et la douleur de ses proches, famille, amis, et l’étroite communauté des techniciens de la scène.


Pour le moment, libérons l’avant-scène de nos savantes explications et faisons plutôt place au silence et au recueillement. Ensuite, nous aurons amplement le temps de cheminer dans une réflexion qui saura, je l’espère, nous élever collectivement. Je tiens à présenter mes condoléances à la famille et aux proches du défunt, Denis Blanchette. Aussi, je souhaite au technicien Dave Courage une rapide convalescence.


Je veux, en terminant, rendre hommage au travail des artisans du spectacle : monteurs, chauffeurs, machinistes, sonorisateurs, éclairagistes, techniciens vidéo et bien d’autres métiers encore. Je tiens à mettre en lumière le dévouement et l’enthousiasme que vous manifestez pour ce travail ingrat, précaire, sous-payé, physiquement et mentalement exigeant, mais ô combien passionnant. Anciens collègues de travail, je vous salue.


***
 

Jean-Nicolas Carrier - Doctorant en psychologie et ex-technicien de son

 
 
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