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Carpe diem : la pêche pour appâter la paix intérieure

Tout ce qu’il faut pour pêcher : quelques appâts et la page féminine du magazine de pêche américain The Drake en guise d’inspiration.
Photo : Émilie Folie-Boivin Tout ce qu’il faut pour pêcher : quelques appâts et la page féminine du magazine de pêche américain The Drake en guise d’inspiration.


C’est en feuilletant l’édition d’été du magazine américain The Drake que ça m’a piquée. Dans cette chic publication sur la pêche à la mouche(5 $ pour les moucheurs, 10 $ pour les autres, ils ont de l’humour dans le milieu), chaque photographie de pêcheur montre une extatique joie de vivre. Dans leur page dédiée aux pêcheuses, remplie de photos envoyées par les lecteurs, les filles au teint doré exhalent tellement le plein air, ont l’air si heureuses d’être en vie et fières d’avoir hameçonné une truite que c’en est désarmant.


Je ne me souviens pas d’avoir vu dans un magazine féminin des femmes aussi radieuses - sauf une fois, pour une pub de protège-dessous - que dans cette mordante publication pour pêcheurs.


Entre leurs mains, elles tenaient quelque chose ; finalement, la recette pour atteindre la paix intérieure n’est peut-être pas tant de rester au sec que de se mouiller un peu.



uuu


« Bug dope ? », propose John Huston en me refilant un chasse-moustiques en aérosol, avant la traversée de l’épaisse forêt qui mène au marécage sur lequel il va m’enseigner quelques principes de la pêche au lancer dans les Adirondacks.


Lorsqu’il organise un gros week-end de pêche pour les amateurs, ce guide de chasse et pêche pour New York Trout Fishing, retraité dans ses temps libres, s’outille d’un hydravion, d’une table et d’une scie à chaîne. Pour cet avant-midi beaucoup trop chaud pour qu’on puisse même espérer voir apparaître l’ombre d’un poisson, il s’est muni de coussins matelassés pour s’épargner le « boat butt », d’une boîte d’appâts et de cette puissante bombe aérosol qu’il me tend avec insistance afin que je n’attire pas jusqu’à la chaloupe tous les moucherons de la région.


Le produit, assez fort pour repousser les hommes en plus des maringouins, indique qu’il éloigne aussi la mouche à cheval, le frappe-à-bord et précise - bien que la chose soit inscrite en caractères beaucoup trop petits pour être consultés à l’oeil nu - que, lorsqu’utilisé dans un contexte sylvestre, il en fait autant avec les blues et les idées noires.


Car si les pêcheurs ont la réputation d’avoir le sens de l’enflure au sujet de leurs prises, ils sont aussi unanimes à dire que la pêche a le séduisant avantage de permettre de se vider l’esprit, en plus d’être un puissant antistress, servi dans un cadre plus enchanteur que ne le permettent les psychotropes.


Suffit d’une barque, d’une ligne et d’un cours d’eau anonyme, dans notre cas, le Big Pond, marécage du secteur de Hoffman Notch, dans l’État de New York, qui avait ceci de charmant que les conifères remplaçaient les humanoïdes, les huards les chats errants, la canne à pêche la connexion wi-fi, et que les possibilités de croiser un cervidé et sa ménagerie étaient aussi élevées que le facteur humidex moyen de cet été à Montréal. Et tout ça était vachement grisant.



Encore un p’tit 20


D’emblée, les pêcheurs racontent des bobards, parce qu’à la pêche, l’espace occupé par les tourments du quotidien sur nos disques durs internes n’est pas vidé de son contenu pour être remplacé par le mélodique brame des cerfs en rut et le clapotis de la rivière.


Une obsédante stratégie vient plutôt envahir le cerveau : celle de mener le poisson en bateau avec une simili-mouche, de le séduire. En fait, je ne voulais même pas qu’il morde, pour tout le stress qu’implique la seule idée de le blesser avec l’hameçon (-1 pour la quête de sérénité). Je voulais plutôt jouer avec lui, comme on insère un quart de piastre dans une machine à sous en se disant qu’au bout du compte, on va finir par gagner quelque chose. Et qu’importe que les prévisions soient amincies par cette foutue chaleur de plusieurs BTU.


De sa boîte à surprises, dont l’inventaire ressemble à la garde-robe de tournée d’une troupe burlesque, John retire deux leurres qu’il accroche aux cannes à pêche. Il me tend celle vêtue d’un appât blanc à franges. « Certains jours, ça mord davantage quand l’appât est de couleur pâle. D’autres fois, ils préfèrent le foncé. En fait, il est assez difficile de prévoir ce qu’ils vont préférer. Faut seulement essayer. » « Ils », c’étaient les brochets.


Surnommé « requin d’eau douce », le brochet a la réputation d’être un monstre féroce armé d’un chapelet de dents acérées et de donner tout un spectacle aux pêcheurs sportifs - et de foutre la chienne aux novices. Voilà qu’après s’être tortillée pendant les 20 minutes de randonnée pour chasser les moustiques, avoir pesé à l’aveugle les pour et les contre d’un leurre vert sarcelle, appliqué une troisième couche de crème FPS 110, replacé son coussin parce qu’on a mal aux fesses, appris que son partenaire de jeu est un bouffeur de carpes qui cannibalise son prochain, on constate que la pêche, ma foi, est plutôt apaisante. Une tisane à la bergamote avec ça ?


Au bout du compte, lancer, relancer et re-relancer sa ligne, ce n’est pas si redondant. Parce que chaque fois que l’appât tombe à l’eau, on a une nouvelle chance de s’améliorer ; parce que cette fois, ça pourrait être la bonne ; et parce qu’il n’y a personne d’autre à qui plaire, bien que ce soit toujours agréable d’entendre John dire : « Yo go girl ! » à un lancer bien fichu. D’ailleurs, John, comme bien des pêcheurs, reconnaît qu’il est très agréable d’enseigner aux femmes. Patientes, elles apprennent vite et, contrairement aux mâles, ce n’est pas le nombre de prises qui les intéresse, mais la maîtrise de l’art (et probablement qu’elles savourent chaque instant sur l’eau où elles ne réfléchissent pas à leur imperfection ou ne s’inquiètent pas au sujet d’un proche).


Surtout, la pêche fait ressortir nos instincts primitifs : il faut bûcher pour obtenir l’objet de notre désir, car il n’y a personne à appeler, ni de site à googler, ni de numéro de carte de crédit à fournir pour qu’on nous livre en moins de trente minutes sinon c’est gratuit.


Malgré mon statut de novice, malgré le fait que nous étions sur le mauvais cours d’eau pour pêcher - sur le lac Placide, pas très loin, il paraît que les truites font 45 pouces de long -, malgré le fait qu’il faisait trop chaud, malgré les moustiques qui se noyaient dans les couches de crème solaire et de chasse-moustiques avant même de pouvoir piquer, malgré le fait que la chaloupe prenait un peu l’eau, j’en voulais plus, ne serait-ce qu’un petit dix minutes de plus. Mieux, un p’tit vingt, allez John, juste un p’tit vingt.


John, en bon aïeul, se réjouit que ça ait mordu trois fois, même si aucun brochet n’est monté à bord. « On dit qu’une mauvaise journée de pêche vaut bien une bonne journée de travail. »


Il avait raison.


« De toute façon, les poissons n’auraient pas mordu, il faisait trop chaud. Ça ne donnait rien de rester, vraiment. »


Il avait raison. Ça ne donnait rien.


C’est ça, qui faisait du bien.


Tout ce qu’il faut pour pêcher : quelques appâts et la page féminine du magazine de pêche américain The Drake en guise d’inspiration. Sur un lac, il n’y a personne à appeler, ni de site à googler pour arriver à attraper un poisson.
 
 
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