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Vent du large

Le village de Dildo à Terre-Neuve, province où notre journaliste a découvert une culture près de ses racines.
Photo : Jacinthe Tremblay Le village de Dildo à Terre-Neuve, province où notre journaliste a découvert une culture près de ses racines.
C’est un secret sans doute trop bien gardé, si bien que l’endroit attire peu de Québécois. Ceux qui se risquent jusqu’à Terre-Neuve partent plutôt à l’extrémité nord de la province, dans le bout du parc Gros-Morne, de l’Anse-aux-Meadows, où un ancien site viking du xie siècle, peut-être le mythique Vinland des sagas, attire les visiteurs. Mais la péninsule d’Avalon, au sud-est, m’a semblé boudée. De vieux préjugés nous divisent. Il y a eu trop de farces sur les Newfies et pas assez de dialogues, faut croire.

Et pourtant… Quand je suis arrivée à Saint John’s cet été, la beauté de la ville m’a prise à la gorge avec ses façades colorées, ses rues sinueuses qui grimpent, bientôt transformées en escaliers, ou en impasses. Rien n’est rectiligne là-bas. La carte de la ville tient du lacis aux lignes entortillées. S’y perdre et s’y retrouver est un poème. On tombe amoureux de Saint John’s d’emblée, comme une évidence. Et pourquoi n’y avais-je jamais mis les pieds auparavant ? Son célèbre brouillard n’était pas au rendez-vous, ou si peu, et le soleil y luisait aussi fort que chez nous. On n’échappait pas au bel été.


C’est qu’ils nous ressemblent, les Terre-Neuviens, leur anglais british ou irlandais mis à part. On a des valeurs communes. Ils n’ont rien à cirer du gouvernement d’Harper, se battent pour leur culture. Société distincte là aussi. Après tout, ces insulaires ne font partie du Canada que depuis 1949, à la suite des résultats bien serrés d’un référendum qui laissa des amertumes. Ils ont de bonnes raisons de se sentir à part. On rencontre des personnes âgées qui vous disent : oui, notre vie était plus difficile avant l’adhésion au Canada, mais on était plus autonomes. À l’époque, la pêche était la grande affaire dans les petits villages, avant que le moratoire sur la morue en 1992 ne leur coupe les vivres. C’est encore pauvre, Terre-Neuve.


Des histoires de naufrages, de fantômes de capitaines errants courent toujours. Un ethnologue, Dale Jarvis, publie un tas de livres sur les spectres, les fées, les monstres et d’autres créatures qui pullulent dans leur intermonde embrouillardé. Il a même organisé un Ghost Tour des maisons hantées de Saint John’s, qui la nuit tombée nous entraîne de collines en culs-de-sac sur le site d’anciens cimetières, de gibets, aux abords des maisons où le sang coula. Des amants vengeurs, des dames au coeur brisé, des soldats pleins de remords et des marins évaporés en plein fog reviennent visiter les vivants. Pas besoin d’y croire. Suffit de grimper les rues qui tournent et de frissonner.


Le passé est présent là-bas partout. Alors, on fait au détour le plein de légendes. D’autant plus que, dans un musée de la ville, The Rooms, une exposition du grand peintre graveur David Blackwood, issu de générations de capitaines, se concentre sur les grands malheurs en mer devant des baleines à gueules goules et d’inquiétants icebergs.


C’est la culture de Terre-Neuve qui m’a épatée, plus proche de ses racines que la nôtre, riche d’une musique issue du riche folklore irlandais, anglais et francophone, comme celle de The Once, de The Navigators et de The Great Big Sea. On va acheter des albums chez Fred’s, où à peu près tous les commis sont musiciens. Les disques les plus vendus sont trad là-bas, à part Leonard Cohen qui fait toujours fureur.


Je me suis prise à rêver un moment de voir réunies nos provinces, sur la base des valeurs justement, en protégeant le français sur notre territoire mais en créant des alliances ailleurs. Si le Canada s’enlise longtemps avec Harper, il y aurait peut-être des solutions de rechange à l’indépendance du Québec, même si la réunion de nos deux provinces plutôt pauvres ne ferait pas exploser le capital. Une idée, comme ça. De fait, ça ne se passera peut-être pas comme on l’avait prévu, cette partition du pays.


À Saint John’s, tout le monde me parlait du groupe CODCO (acronyme de Cod Company), qui avait entraîné Terre-Neuve du côté de la modernité à la fin des années 60 et durant les décennies 70 et 80, avec des noms de comédiens humoristes et dramaturges là-bas mythiques, comme Greg Mallone, Andy Jones, Mary Walsh, Cathy Jones. À l’encontre de plusieurs provinces du Canada anglais qui peinent à se créer un star-système à l’ombre des États-Unis, Terre-Neuve y arrive, comme le Québec.


Ces artistes-là avaient fait des pièces satiriques sur leur société, vraie nouveauté dans un monde traditionnel, puis monté deux émissions comiques, restées cultissimes : Wonderful Grand Band et CODCO. Je me suis procuré des DVD. Ça tient à la fois de La p’tite vie, du Grand Cirque ordinaire et de L’osstidcho à la sauce terre-neuvienne, avec des rôles féminins tenus souvent par des hommes et vice-versa, comme les popa et moman de l’émission de Meunier, qui s’en est peut-être inspiré.


Ils roulent toujours, ces comédiens-là. Mary Walsh a animé la populaire et folle émission This Hour Has 22 minutes. Elle et Cathy Jones joueront dans The Grand Seduction, le remake du film de Jean-François Pouliot, en tournage cet été à Terre-Neuve. Ici, le nom de cette grande dame ne dit pas grand-chose à certains (elle jouait quand même dans Mambo Italiano), mais on manque quelque chose.


C’est comme Greg Mallone, qui fut un des éléments les plus créatifs de CODCO. Il possède un réseau de fans finis à Terre-Neuve, qui se remémorent ses sketchs les plus désopilants et s’en tiennent encore les côtes. À Cupids, un petit village d’Avalon, je suis allée le voir jouer Prospero dans The Tempest de Shakespeare, où les esprits aborigènes étaient transformés en Béothuks, ces autochtones de Terre-Neuve décimés au xixe siècle. Ça n’avait certes pas l’envergure de La tempête version opéra, mise en scène par Robert Lepage, dont la première a fait grand bruit dernièrement à Québec. Mais dans cette enceinte copiée sur les vieux théâtres élisabéthains où jouait Shakespeare, tout en bois et où l’air s’engouffrait entre les planches, je regardais Greg Mallone incarner un merveilleux Prospero. Et après la pièce, les spectateurs allaient le féliciter en ayant l’impression de toucher une icône. Songeant qu’il y avait plus que deux solitudes culturelles au Canada, j’ai été ravie d’en avoir touché une du doigt, en passant par ces côtes.

 
 
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