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    Patrimoine mondial - Le Qhapaq Ñan, chemin de l’empire des Incas, vit toujours

    Maçonnerie du chemin inca dans la province de Cajabamba, au Pérou
    Photo: Sébastien Jallade Maçonnerie du chemin inca dans la province de Cajabamba, au Pérou
    L’UNESCO s’apprête à inscrire les deux premières routes culturelles transnationales au patrimoine mondial de l’humanité : le Qhapaq Ñan (ou chemin andin) et les Routes de la Soie. Portrait en deux temps de ces itinéraires fameux dans l’histoire et de leur parcours complexe jusqu’au titre de symbole universel. Deuxième étape : le Qhapac Ñan.

    On l’appelle joliment le Chemin vertébral de la Sierra, le Chemin andin ou encore le Qhapac Ñan (qui signifie « chemin principal » en quechua). Mais c’est bien plus qu’un chemin. Son tracé principal, estimé à 6000 km, traverse l’Amérique du Sud, de la Colombie au Chili. Ses ramifications innervent six pays, sur un terrain plus qu’accidenté, cumulant plus de 23 000 km de caminos.

    L’ancien réseau routier des Andes, qui incarne souvent le génie et la puissance de l’empire inca, est un système complexe ainsi qu’un fascinant symbole de la grandeur humaine, que le Patrimoine mondial s’apprête à consacrer. Mais sur le terrain des lamas et des paysans d’aujourd’hui, l’image unifiée du Qhapac Ñan appartient au passé et ne colle pas toujours bien à leur réalité culturelle polyphonique.


    Son tracé le plus visible s’étend de Quito, en Équateur, à Mendoza, en Argentine, chevauchant les plus hauts sommets de la cordillère andine. Plein d’autres routes transversales relient la côte du Pacifique, l’Amazonie et la puña, région de très haute altitude. Axe central du projet politique et économique des Incas, ces chemins ont servi au commerce, aux échanges, transport des biens (à dos de lama) et des personnes, mais aussi aux tractations politiques et militaires, permettant aux missives de l’empire de se rendre jusqu’à ses avant-postes les plus reculés.


    « Les Incas ont consolidé le réseau et l’ont étendu à des niveaux jamais atteints, mais ils ont récupéré les chemins de la civilisation tiwanaku (dont le site archéologique est au nord de la Bolivie), qui s’étendait jusqu’au Chili, et des Huaris, au Pérou, explique depuis Lima l’historien et journaliste Sébastien Jallade, qui a lui-même arpenté la gran ruta. Surtout, ce sont des chemins de mémoire, qui nous mènent jusqu’au présent : chemins des premières églises du christianisme andin, encore tout récemment utilisés par la guérilla du Sentier lumineux. Ces chemins n’ont jamais été perdus, ont toujours fait l’objet d’un usage. »

     

    Infrastructures visibles


    Cet usage continu du Qhapaq Ñan - n’allez pas demander à un autochtone où se trouve le chemin inca, raconte M. Jallade - le distingue des Routes de la soie. Autre particularité : les infrastructures encore visibles, qui regroupent des tronçons de routes en pavés, des vestiges de tambos, relais utilisés par les voyageurs, de ponts, de temples sacrés, d’abris communautaires, de réserves où l’on stockait les marchandises, de canaux d’irrigation, de bains, d’ensembles urbains incas et préincas. Sébastien Jallade a dressé un inventaire géographique de 3500 kilomètres de chemins incas centré sur les paysages, les éléments de géographie humaine et l’usage social actuel de ces voies de communication (www.qhapaq-nan.org).


    La liste du patrimoine mondial compte déjà plusieurs sites et monuments sur le vaste territoire irrigué par le Qhapaq Ñan, dont le plus connu est sûrement le mythique Machu Picchu, au Pérou, coeur battant du grand chemin. Mais le projet de l’UNESCO et des États impliqués vise à inscrire le parcours en tant que tel.


    « Le parcours est le patrimoine et non pas un moyen de relier des objets du patrimoine », précise Dinu Bumbaru, membre du comité exécutif d’ICOMOS, l’organe-conseil de l’UNESCO en matière de patrimoine mondial.


    L’idée d’élire le Qhapac Ñan au palmarès du patrimoine mondial a frappé vite et fort l’imaginaire collectif. Si le Pérou a ouvert la marche en l’inscrivant à sa liste indicative (propositions de sites de valeur patrimoniale exceptionnelle émises par chaque État en vue d’une inscription) par le Pérou en 2001, le projet attire rapidement l’adhésion de la communauté internationale. À commencer par les pays voisins concernés, l’Argentine, le Chili, la Bolivie, qui emboîtent le pas à l’État péruvien en 2001, 2002 et 2003. Cette année-là, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) lance le projet de Gran ruta inca, visant à créer un « corridor » de protection et de conservation durables. Une proposition aussitôt soutenue par la Communauté andine des nations (qui souhaite une intégration économique accrue des pays andins).

     

    Vers une inscription


    Selon M. Bumbaru, grâce à cette adhésion globale et rapide, les États impliqués sont à « parachever le dossier avec des aspects techniques ». Une première ébauche du dossier de nomination pourrait être soumise à l’automne en vue d’un dépôt officiel début 2013. Étapes cruciales, mais non finales. À ce stade, « ça prend environ un an et demi » avant de voir le bien inscrit à la Liste, précise le consultant d’ICOMOS, organe dont les recommandations seront faites après l’évaluation du dossier par les experts de l’UNESCO ainsi qu’une visite du site, qui couvre un immense territoire. La route est longue… Le comité du patrimoine mondial rendra son verdict possiblement en 2014.


    « Aujourd’hui, les paysages culturels du Qhapaq Ñan forment un contexte exceptionnel au sein duquel les cultures vivantes andines sont porteuses d’un message universel : la capacité humaine de transformer des géographies les plus difficiles du continent américain en environnement humain », peut-on lire sur le site de l’UNESCO.


    À force d’insister sur le génie du lieu et sa grandeur passée - d’un passé reconstruit à la lumière du temps présent -, la sanctification internationale du site se détache toutefois de ce qu’il est devenu aujourd’hui, estime M. Jallade. Puisqu’il est encore habité, parcouru, même si son usage a connu un recul depuis 15 ans.


    « Cette approche à la fois patrimoniale et touristique est un changement majeur dans la manière de regarder les Andes, remarque Sébastien Jallade, sans vouloir critiquer le projet. L’idée est belle et généreuse parce que la route inca évoque tout un imaginaire, mais sa mise en pratique est un échec et n’a rien à voir avec les cultures locales. »


    C’est là tout le défi du Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO, qui célèbre justement ses 40 ans - et les 962 biens de sa Liste - cette année autour du thème du développement durable et du rôle des communautés locales.













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