Un instrument, deux visions
Entre Ron Carter et Stanley Clarke, l’approche de la contrebasse est totalement différente
Préférence ? Ron Carter, pour la beauté discrète et le classicisme du concert présenté hier soir devant un Club Soda bien plein. Public attentif, tout à l’écoute d’un maître absolu : 2000 disques, dit-on, ont bénéficié au fil des ans de l’assise rythmique de celui qui fut découvert par Miles Davis lors de la composition de son deuxième grand quintet au milieu des années 1960. Le point de départ d’une carrière couronnée hier du prix… Miles-Davis, remis avant le concert par la direction du Festival de jazz.
Très digne dans son costume, Carter a reçu l’hommage avec la modestie qu’on lui connaît. Modestie aussi exprimée aux côtés de ses collègues Donald Vega (piano) et Russell Malone (guitare), parfaits complices d’un jazz classique, tout en délicatesse et subtilité, parfois troublant (My Funny Valentine, ou l’incorporation de la Première suite pour violoncelle solo de Bach dans un thème), souvent velouté, toujours pertinent. Grande classe partout, écoute remarquable du public montréalais.
Il faut dire qu’il était attendu : Carter en leader à Montréal, voilà 18 ans que ce n’était pas arrivé (série Invitation en 1994). Et l’attente fut joliment récompensée hier soir (un seul bémol pour la sonorisation trop discrète du Club Soda - on a entendu autant la clim que Russell Malone).
Clarke : dans le tapis
Ce bon goût livré par Carter tranchait d’avec les explosions pyrotechniques du Stanley Clarke Band, entendu samedi au théâtre Jean-Duceppe. Le contrebassiste étoile présentait le quatrième et dernier spectacle de sa série Invitation, entouré pour l’occasion d’un groupe qu’il a fondé en 2010 et dont chaque membre semble être sorti d’une usine où la virtuosité est érigée au rang de suprême qualité.
On jouait donc incroyablement vite sur la scène de Duceppe. Toujours dans le même ordre soliste - guitare, piano, contrebasse, batterie -, et suivant le même scénario : approche en douceur, léger décollage mesuré, puis pétarade à grand déploiement de notes. Tout ça pour une musique qui ne paraît pas avoir beaucoup évolué depuis les beaux jours de la fusion des années 1970, dont Clarke fut l’un des plus illustres protagonistes.
C’est ainsi qu’on a quitté le théâtre un peu dubitatif : tant de talent mis au service du spectacle plutôt que du répertoire. Tant de notes pour dire quoi ? Décoiffant, certes, mais pas très nourrissant.
Néanmoins, ces réticences mises à part, Clarke se révèle un instrumentiste fabuleux. Au bout de ses doigts, lorsqu’il est penché sur sa contrebasse, tout paraît d’une facilité désarmante - c’est un leurre. Il frappe les cordes (slapp bass), plaque des accords, libère des cascades de notes, sourire aux lèvres. Même chose pour son quartet de jeunes virtuoses.
Et il y a visiblement un public pour cette musique d’artifices : dans la salle, certains hurlaient carrément leur plaisir à chaque solo. Dans la quatrième ou cinquième rangée, un aficionado a passé la soirée à bondir de son siège, les bras en l’air, tel un fan de l’Espagne en finale de l’Euro. À croire qu’il réécoutait le match sur son téléphone.
Get The Blessing
Une heure plus tard, au Gesù, l’ambiance était autrement survoltée pour la prestation de Get The Blessing, groupe formé de la rythmique batterie-basse de la formation Portishead et des souffleurs Jake McMurchie (saxophone) et Pete Judge (trompette). Ici, du plaisir brut pour tous : un jazz pas loin d’être free (le groupe a été fondé en hommage à Ornette Coleman), mais avec une assise rock et trip hop qui assure de solides grooves (et donne quelques points de repère). Les structures sont ouvertes et éclatées, le jeu dynamique, le répertoire totalement moderne, la cohésion et le plaisir évident entre les membres d’un quartet au projet délicieux.








