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À la recherche de l’Oiseau blanc

Bernard Decré reprend les recherches au large de Saint-Pierre et Miquelon d’une épave qui pourrait réécrire l’histoire

Photo : Poste de France
Ce sont 450 kilos de métal rouillé qui pourrait bien réécrire l’histoire de l’aviation civile. Le 10 juin prochain, le Français Bernard Decré va reprendre, pour une troisième fois en quatre ans, l’exploration des fonds marins au large de Saint-Pierre et Miquelon et de Terre-Neuve à la recherche des restes de l’Oiseau blanc. L’aventure a l’air maritime. Elle revêt toutefois une dimension historique insoupçonnée : ce biplan, piloté par Charles Nungesser et François Coli, s’est en effet écrasé à cet endroit en 1927, mettant abruptement fin à une tentative de traversée de l’Atlantique nord. Or, l’accident s’est produit le 9 mai, soit 12 jours à peine avant que Charles Lindbergh n’écrive avec faste un nouveau chapitre de l’histoire de l’aviation civile en posant son Spirit of Saint Louis à l’aéroport du Bourget, près de Paris, 33 heures et 30 minutes après avoir décollé de New York. Un détail temporel qui a son importance : le repêchage pourrait du coup modifier la courbe de l’histoire de l’aviation, estime l’explorateur marin.

Nungesser et Coli auraient-ils pu être les premiers à réaliser l’exploit ? D’est en ouest, qui plus est, soit une route plus compliquée à l’époque ? Bernard Decré en a la conviction, et c’est avec obsession que depuis 2008 il tente de le démontrer, sans peur de se mouiller, « pour rendre hommage à ses pionniers de l’aviation », dit-il.


« Je ne cherche pas à voler ou à contester la victoire de Lindbergh », résume à l’autre bout du fil ce retraité de 72 ans, aviateur amateur et créateur du Tour de France à la voile qui s’est donné pour mission de retrouver l’Oiseau blanc, après avoir été troublé par le récit jugé fallacieux de cet échec dans un bouquin que sa fille Adèle lui a offert à la Noël 2007. « Je souhaite simplement remettre les faits à leur place, et surtout, 85 ans après, apporter une réponse claire à la question que Lindbergh a posée en arrivant au Bourget : Avez-vous des nouvelles de Nungesser et Coli ? »


Les hypothèses


Parti de l’aéroport du Bourget, dans la banlieue de Paris, à 5 h 20 le matin du 8 mai 1927, l’Oiseau blanc n’est jamais arrivé à destination, soit New York, donnant du coup des ailes à son propre mystère. On a annoncé son écrasement dans la Manche dans les heures qui ont suivi son départ, au-delà des falaises d’Étretat. On a parlé de grain, cette levée soudaine de vents violents qui fait peur aux navigateurs d’aujourd’hui - et qui faisait peur aux aviateurs d’hier. On a évoqué un atterrissage manqué sur un lac du Maine. On a même parlé de fusées éclairantes aperçues par un campeur, le soir du 9 mai, près de la rivière Péribonka, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, et qui auraient été activées par les deux pilotes. Entre autres.


« Toutes ces hypothèses ne sont pas très sérieuses », dit M. Decré. Celui-ci a minutieusement ramassé les preuves et témoignages qui vont le ramener à nouveau au large de Saint-Pierre, dans un rectangle nautique de 8 kilomètres de long sur 1,5 kilomètre de large où, selon lui, les restes de l’Oiseau blanc se trouvent. À 30 ou 40 mètres de profondeur. « Les restes de l’avion sont à l’ouest des hauts-fonds des Grappins, près de l’Anse de Savoyard. C’est l’endroit le plus plausible de la disparition », dit l’homme. Avec conviction.


Il en veut pour preuve les déclarations d’un Saint-Pierrais, Eugène Morel, 95 ans, qui a connu un pêcheur, un certain M. Lechevalier, ayant souvenir du bruit de l’écrasement, vers midi, le 9 mai 1927. Il y avait du brouillard. Il aurait entendu les pilotes appeler au secours. Six jours plus tard, un contrebandier - à l’époque, cette région de l’Amérique du Nord était une plaque tournante de la contrebande d’alcool au temps de la prohibition - a vu flotter une aile blanche, appartenant sans doute à l’oiseau de fer et de bois de Nungesser et Coli, entre Saint-Pierre et l’île de Sable en Nouvelle-Écosse. Une information du reste confirmée par le Belle Plagne, un chalut qui a vu la même chose le 17 mai.


Ce fragment de l’avion, dont l’écrasement pourrait avoir été causé tant par le mauvais temps que par des tirs croisés entre la police maritime américaine et les trafiquants d’alcool, aurait été ramassé par la garde côtière américaine, croit M. Decré, qui a déposé il y a quelques mois une demande formelle aux autorités américaines pour savoir si ce bout d’aile ne se trouverait pas encore dans un entrepôt. Histoire de mettre la main dessus, pour compléter la traque sous-marine qu’il se prépare à reprendre du 10 au 30 juin prochain.


« Le terrain que nous allons fouiller est restreint, certes. C’est un peu comme fouiller une plage avec un petit râteau pour retrouver une bague », reconnaît l’explorateur, qui, bien que qualifiant de « faibles » ses chances de remonter quelque chose du fonds, a toutefois décidé de s’y accrocher avec la détermination d’un enquêteur de police, avoue-t-il. « Des fois, je me sens comme Colombo [personnage de la série télé du même nom]. Je n’ai pas un gros QI, mais je suis têtu. »

 

Une boîte de caviar


Du coup, dans quelques jours, il espère que son sonar multifaisceau et son magnétomètre fera apparaître sur leurs écrans les formes du bloc-moteur de marque Lorraine-Dietrich de l’Oiseau blanc - une pièce métallique de 450 kilos rongée par le sel -, une partie de l’hélice en métal faisant 3,70 mètres de long, ainsi qu’une cage de métal qui contenait les réservoirs d’essence, seules composantes de l’appareil qu’il serait encore possible de trouver, 85 ans plus tard. « Il y avait aussi à bord une boîte de caviar de la maison Prunier, boîte de métal que le propriétaire de cette célèbre maison leur avait donnée au départ en leur demandant de la déguster au pied de la Statue de la Liberté, raconte Bernard Decré. On pourrait également retrouver cette boîte. Pourquoi pas ? On a bien retrouvé la gourmette de Saint-Exupéry [en 1998 au large de l’île de Riou en Méditerranée. Un pêcheur est responsable de cette trouvaille]. »


Tout est possible et M. Decré compte bien sur les 170 000 dollars de son petit budget pour en faire la démonstration. « Ce n’est pas beaucoup, mais c’est le double de la dernière fois », dit-il. Ses recherches sont soutenues en partie par le consortium aérospatial français Safran, par un mécène de Hong-Kong, par le ministère français de l’Outre-mer, mais aussi par la ville de Saint-Pierre qui veut profiter de la passion maladive de l’explorateur pour l’Oiseau blanc pour localiser au détour de ses fouilles marines le Ravenel, un chalutier saint-pierrais qui s’est échoué dans le même secteur en 1961. « La recherche de l’un finance celle de l’autre », résume-t-il.


Eric Lindbergh, le petit-fils de Charles, suit également le projet de près, comme en témoigne un courriel envoyé au chercheur d’épave en 2010 et dans lequel, tout en saluant la détermination de M. Decré, il lui propose de mettre à profit ses contacts dans l’univers de la recherche en mer pour élucider enfin le mystère de cette disparition. L’Oiseau blanc, écrit le descendant du victorieux pilote, « c’est l’une des grandes questions de l’histoire de l’aviation restée sans réponse et il semble que vous touchiez au but ». Un but dont la conséquence n’est pas anodine, d’ailleurs.


« Cela voudrait dire que pendant 10 jours, Nungesser et Coli ont détenu le record du monde de la distance parcourue entre les deux continents, dit-il. C’est une trace qui mérite d’être soulignée. Aujourd’hui, on traverse l’Atlantique en avion dans le confort et la sécurité. Plus personne ne se pose de questions sur ce trajet. Or, pour arriver là, il a fallu que des gens comme Nungesser et Coli prennent des risques. Ça fait partie de l’histoire, et si vous ne connaissez pas votre histoire, vous êtes mal barrés. » Avec, à la clé, un risque : se retrouver dans ce brouillard qui parfois induit des écrasements.

 
 
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