Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    La scène comme champ de bataille

    Maudit soit le traître à sa patrie! d’Olivier Frljic
    Photo: Ziga Koritnik Maudit soit le traître à sa patrie! d’Olivier Frljic

    Lisez l'intégrale de l'entrevue que nous a accordé Mokhallad Rasem


    «La guerre n’est pas quelque chose que l’on peut se représenter. C’est un cauchemar qui ne se retrouve pas même dans nos pires rêves. »
    —Mokhallad Rasem
    Du printemps arabe au printemps érable, en passant par les indignés, l’époque fertile en soulèvements populaires pour défendre la justice sociale nourrit les artistes. Quel rôle joue la création en temps de conflit ou dans son sillage ? On crée pour le sublimer, le documenter, le comprendre ? La sixième cuvée du Festival TransAmériques (FTA, du 24 mai au 9 juin) en témoigne.

    Décembre 2008. Alexis, jeune adolescent de 15 ans, est tué d’une balle en pleine poitrine par un policier à Athènes. L’événement déclenche une vague d’insurrection sans précédent en Grèce, considérée par certains observateurs comme le précurseur du mouvement des indignés.


    La compagnie italienne Motus, alors en pleine création d’un cycle revisitant la figure d’Antigone, venait de trouver là son Polynis, ce frère qu’Antigone s’est entêtée à enterrer dignement, bravant l’interdiction du roi Créon. Alexis. Una tragédia greca sera présenté conjointement avec Too late ! (antigone) contest #2 au FTA, qui commence jeudi.


    Pas de doute, pour Motus, la création théâtrale est un acte de résistance. « Antigone a eu la force et la volonté de dire non à Créon, explique Enrico Casagrande, codirecteur de Motus avec Daniela Nicolo. Cette obstination, cette volonté d’aider, de faire ce qu’elle a choisi de faire, de ne pas plier, est une valeur très importante aujourd’hui, surtout pour la nouvelle génération qui va construire son futur avec peu de choses devant elle. »

     

    La scène de la vie


    Pour plusieurs artistes du FTA, la scène, et plus largement les arts vivants, constitue le lieu privilégié pour explorer le conflit. « L’art vivant a la force d’être un art très lié à la confontation directe avec le public, croit M. Casagrande. On cherche à avoir un dialogue immédiat avec le public qui partage un même lieu et moment. »


    « Au théâtre, on n’est pas tenu de reproduire les hiérarchies sociales et politiques malsaines qu’on retrouve dans notre société, ajoute Tomaz Toporisic, dramaturge du Théâtre Mladinsko de Slovénie, dont la pièce Maudit soit le traître à sa patrie ! aborde la guerre des Balkans. En ce sens, le théâtre peut être vu comme un générateur de changement social spécifique. »


    Ce rapport direct, immédiat, physique avec le public, où l’on tente souvent de briser le quatrième mur sans quitter le terrain de la fiction, semble non seulement la voie de relance des arts de la scène - qui souffrent, surtout dans leurs formes plus traditionnelles (opéra, théâtre), du déclin d’intérêt des plus jeunes publics. C’est aussi là que réside la force de changement social à laquelle croient farouchement l’équipe du Théâtre Mladinsko et celle de Motus.


    « Le théâtre ne devrait pas être une communication à sens unique, pour le metteur en scène, les performeurs du Mladinsko et pour moi-même, dit le dramaturge slovène. Nous trouvons cela oppressant. Le théâtre ne doit pas être comme la télévision. Il doit émanciper à la fois les performeurs et les spectateurs, au sens du philosophe Jacques Racière et de son livre Le spectateur émancipé. Et il émancipe de deux manières : esthétiquement et politiquement. »


    Conjuguant toutes les disciplines artistiques (vidéo, danse, théâtre), le cycle sur Antigone des Italiens prend la forme d’un affrontement inspiré du hip-hop. Sauf pour le dernier volet, Alexis, qui brise le format du contest. Ce happening théâtral enchevêtre trois niveaux de lecture : de courts dialogues tirés de la tragédie de Sophocle, les réflexions personnelles des performeurs sur les questions soulevées dans la tragédie et l’histoire de la Grèce, dont la crise actuelle tend « un miroir à toute l’Europe, surtout l’Europe du Sud, comme l’Italie », selon M. Casagrande.


    L’art vivant sert aussi à préserver la mémoire pour mieux comprendre le présent. Alexis s’enracine dans le théâtre documentaire, alors que l’équipe de Motus a interviewé des artistes, des activistes et des anarchistes du quartier libertaire d’Exarchia, à Athènes, pour construire la pièce. Une Grecque (Alexandra Sarantopoulu) apporte aussi son témoignage. Pour ne pas oublier.


    « Se souvenir de temps difficiles nous a permis de voir notre présent sous un jour nouveau », dit M. Toporisic, à propos de Maudit soit le traître à sa patrie! - hymne national de l’ex-Yougoslavie.


    La pièce coup-de-poing part de deux points de vue très différents du conflit. Celui de l’équipe artistique du Mladinsco, qui a connu la courte guerre de l’indépendance de la Slovénie, qui ne s’enracinait pas dans des questions religieuses ou nationales. Et celui du metteur en scène bosniaque de la pièce, Oliver Frljic, enfant terrible des Balkans qui a vécu la guerre ayant mené au massacre de Srebrenica en 1995. Ce double regard sur le passé leur permet d’explorer le thème du nationalisme latent, qui peut encore aujourd’hui mener à des atrocités. « Personne n’est à l’abri. En Slovénie, au Canada, en Chine, en Australie… », dit M. Toporisic.

     

    La guerre innommable, injouable


    Chose certaine, la guerre elle-même, quand la vie croupie dedans, « n’est pas quelque chose que l’on peut se représenter. C’est un cauchemar qui ne se retrouve pas même dans nos pires rêves », affirme Mokhallad Rasem, metteur en scène irakien d’Irakese Geesten (Fantôme irakiens).


    En revanche, le chaos social et politique qui en découle, le couvre-feu, l’injustice des politiciens qui roulent en blindés alors que la population vit en zone rouge, offrent de terribles matières à sublimer dans la création, après sept ans de recul essentiel. Car l’art découlant d’une telle tragédie « est une catharsis », rappelle M. Rasem, à l’instar d’Aristote, autant qu’il permet « d’analyser la réalité et de lire les choses profondément ».


    Ce regard profond vaut également pour le chorégraphe marocain Taoufiq Izzediou, qui ne voit pas dans le printemps arabe la révolution annoncée, mais plutôt un « rêve-illusion », titre probable de sa prochaine création qui s’attardera davantage à ce long printemps de révolte populaire. En attendant, Aaléef (qui signifie « je tourne ») propose plutôt une plongée en soi, afin de « faire sa propre révolution d’abord », quête identitaire essentielle pour amorcer un véritable changement, selon lui. Celui qui a vécu 10 ans entre la France et le Maroc avant de se poser à Marrakech se désole de la résurgence du religieux : « Faire la révolution pour revenir 14 siècles en arrière… »


    C’est pourquoi son solo, en tandem avec un musicien, maître gnawa - descendants d’anciens esclaves noirs -, convoque un dialogue avec les origines, pour tenter de résoudre les éternelles tensions entre tradition et modernité, Occident et Orient, transmission et transformation. « Moi, je dis que les deux ont échoué, la société de communauté et la société individualiste. Je n’aime pas qu’on ne me dise pas bonjour et je n’aime pas qu’on me dise salam aleikoum toute la journée. Comment trouver le juste milieu ? »

    Maudit soit le traître à sa patrie! d’Olivier Frljic Aaléef de Taoufiq Izeddiou Irakese Geesten de Mokhallad Rasem
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel