Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Faut-il le comprendre pour aimer l’art ?

    « À Montréal, la culture est comme en train d’échapper aux artistes et aux gens ordinaires »

    12 mai 2012 |Etienne Plamondon Emond | Actualités culturelles
    La dramaturge Suzanne Lebeau
    Photo: jacques grenier le devoir La dramaturge Suzanne Lebeau

    Dans le cadre du colloque de Les Arts et la Ville, la dramaturge Suzanne Lebeau livrera, le 17 mai prochain, ses observations impressionnistes sur la place de la culture dans nos vies urbaines. « Je n’ai aucune connaissance ni compétence autres que celles de citoyenne et d’artiste pour analyser », prévient-elle en début d’entretien, avec un timbre empreint de modestie. « Je pose bien plus de questions que j’apporte de réponses. »


    À entendre ses propos, Suzanne Lebeau faisait, sans le vouloir, écho aux grandes lignes dégagées des consultations publiques sur les quartiers culturels, qui se sont déroulées à Montréal l’automne dernier : le 25 avril, la Commission permanente sur la culture, le patrimoine et les sports de Montréal a déposé plusieurs recommandations pour rendre davantage accessible la culture dans tous les quartiers de la métropole et promouvoir la participation de tous les citoyens.


    « Tant mieux », réagit Suzanne Lebeau en apprenant cette récente démarche. Car, pour elle, la culture se vit beaucoup à l’échelle des quartiers. « J’ai absolument besoin de la ville, de cette proximité, de dire que je peux aller à la piscine et qu’en même temps je peux passer par la maison de la culture, rapporter mes livres à la bibliothèque et aller à l’épicerie vietnamienne. Pour moi, cela fait partie de la culture, explique-t-elle. Montréal est une ville éminemment culturelle. C’est une ville où j’aime vivre, parce qu’il y a une activité incessante. Je peux partir de chez moi, près du métro Frontenac, et aller partout à pied ou à vélo, que ce soit aux théâtres, à la Grande Bibliothèque, à l’ONF, à la Cinémathèque. »


    La codirectrice artistique de la compagnie de théâtre Carrousel nuance tout de même son propos pour indiquer que la vie culturelle ne doit pas se restreindre à l’entourage et au quartier. « Si on n’était pas une compagnie de théâtre qui jouait un peu partout à l’international, on n’existerait plus depuis longtemps », affirme-t-elle.



    Participation et vitalité culturelle


    D’après elle, la participation de la population citoyenne aux activités culturelles ne doit pas être non plus la seule dynamique à valoriser. L’auteure derrière les pièces Salvador, L’ogrelet, Petit Pierre et Le bruit des os qui craquent note qu’avec les jeunes, le public auquel s’adressent ses créations, il y a une limite à ce que peut leur apporter leur simple participation. « On ne peut pas dire qu’en montant une pièce de théâtre amateur on a un accès privilégié à la culture. Non. C’est faux. Il faut aussi être capable d’aller voir et de confronter sa pensée à celle de personnes qui en ont fait un métier. »


    Malgré la vitalité culturelle qu’elle constate dans la métropole, elle se montre inquiète. « À Montréal, j’ai le sentiment que, présentement, la culture est comme en train d’échapper aux artistes et aux gens ordinaires. On dirait qu’il faut que tout soit gros et regroupé sous des chapeaux comme la place des Festivals et les Journées de la culture. »


    Trop peu pour elle, la « culture du Centre Bell » et de la rue Sainte-Catherine. « Pour moi, c’est du bruit et de l’argent, exprime-t-elle. Je veux avoir une ville qui ressemble aux humains qui l’habitent. Et c’est la même chose pour la culture. »


    Pour Suzanne Lebeau, il faut que l’art « vienne de la base et ne soit pas un art d’argent, qui s’achète, se fabrique par l’industrie, se consomme et se vend ». À son avis, ce qui devient « grand et signifiant » en art demeure ce qui pousse du « terreau quotidien qui a réussi à éviter d’être fabriqué à grands coups de papier de dollars. »



    La rencontre entre les enfants et l’art


    Suzanne Lebeau reconnaît que cette marchandisation de l’art demeure « terriblement présente » dans le secteur jeunesse, mais elle ne croit pas que « Montréal soit un endroit où la culture populaire pour enfants soit tant répandue. Il y a bien les Ice Capades qui viennent. Mais je n’ai pas le sentiment que ce terrain-là est aussi miné que le terrain pour adultes. » En revanche, elle souligne que « tout ce qui est présenté dans un contexte de rencontre artistique aux enfants est regardé à la loupe. Une virgule devient subversive. »


    La dramaturge vient d’ailleurs de commencer un doctorat où elle étudie, réfléchit et se questionne sur les circonstances encadrant la pratique artistique destinée au jeune public. « Comment faire pour que se réalisent et se mettent en place toutes les conditions nécessaires pour qu’il y ait une vraie rencontre entre les enfants et les arts ? »


    Une question loin d’être simple à résoudre, alors qu’elle cherche inlassablement à trouver sa liberté d’artiste tout en établissant, « avec tous les adultes qui entourent les enfants, les conditions nécessaires pour une liberté dans la rencontre avec les enfants. Les enfants ne choisissent pas ce qu’ils veulent. Ils ne peuvent pas partir si ça les emmerde. Mais, après, ce qui est terrible, c’est qu’ils n’ont même pas le choix de ne pas avoir compris ou de ne pas avoir aimé. J’entends toujours la question : “ Qu’est-ce que vous avez compris ? ”, se moque-t-elle en imitant avec dérision un cri aigu infantilisant. La fréquentation de l’art ne peut être valable que si elle permet d’entrer et de sortir par son chemin personnel, avec ses réponses, ses questions et ses doutes. Et son ennui, pourquoi pas. Mais non, les enfants sont toujours obligés d’aimer ça de manière unanime et de comprendre le même message univoque », déplore-t-elle.



    Une expérience


    Pourtant, elle parle d’une expérience qu’avait réalisée Gervais Gaudreault, cofondateur avec elle du Carrousel, en créant une exposition d’oeuvres d’art destinée aux jeunes. Un diptyque y présentait la photographie d’une forêt, puis une bibliothèque. « Les enfants faisaient des liens comme vous ne pouvez pas imaginer. Ils pouvaient rester assis une heure devant la photo et parlaient. C’était inépuisable, parce qu’on avait tout simplement ouvert la porte de leur imaginaire. On les avait mis devant quelque chose, sans leur donner aucune forme d’explication, et chacun pouvait trouver ce qui lui parlait et comment ça lui parlait », témoigne-t-elle.


    Il est possible de donner le goût d’approcher la culture différemment, juge Suzanne Lebeau. « Un pays qui est assez exemplaire pour avoir formé un public d’un raffinement absolument phénoménal, c’est le Mexique. C’est hallucinant à quel point le public mexicain est cultivé. Les gens de la rue sont des gens d’une avidité absolument incroyable. Ça, je trouve que ça nous manque ici, parce que ceux qui fréquentent souvent [la culture], on manque de cet enthousiasme qui permet la vraie rencontre. Je suis certaine que ça se cultive, c’est-à-dire de ne pas aller voir quelque chose pour être ébloui parce qu’on y va une fois par année et qu’on a absolument besoin de sortir, mais d’aller voir des choses et d’être capable d’en discuter », considère-t-elle.


    Collaborateur

    La dramaturge Suzanne Lebeau La reprise d’Une lune entre deux maisons, avec Roch Aubert et Sarto Gendron












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.