Maître indigné
Pourquoi vous parler de Genet ?
Parce que. Rien de mieux que de consulter ceux qui ont mis au monde notre modernité, les précurseurs qui bondissaient au xxe siècle vers un futur par eux déjà arpenté. Relire, entendre les textes des maîtres indignés est une source féconde d’inspiration. Sur ses photos de jeunesse, on admire le grand front de Genet et ses beaux yeux tristes. Mystique rouge et noir, anarchiste, il cultivait comme Baudelaire les fleurs du mal, mais avec un zèle de suicidaire : voleur, routard, taulard, amoureux des voyous et des zones de danger, transformant en érotisme la mort qu’il narguait. À la fin de sa vie, on lui trouvait la dégaine d’un moine bouddhiste. Faut comprendre. L’homme avait tout vu, tout souffert, tout compris, mais l’écriture - et quelle écriture ! - l’aura, au long de son voyage au bout de la nuit, sauvé.
Né en 1910, abandonné au berceau, Genet est une icône de révolte, dont toute la contre-culture s’est inspirée. Rainer Werner Fassbinder l’a porté au cinéma dans le brûlant Querelle, Bukowski le citait, Jack Kerouac aussi, Léo Ferré le bravait. Jean-Paul Sartre lui a consacré un livre : Saint Genet, comédien et martyr, qui lui coupa surtout l’inspiration. Genet refusait sa propre psychanalyse, mais affûtait son homosexualité comme sa plume, armes pointues, policées, tendres, faussement assassines. Il goûtait le mal et le malheur, baisait les pieds des assassins.
Ce Genet-là vit toujours quelque part. Le Théâtre du Rideau vert joue encore ses Bonnes, pièce-culte où la révolte des domestiques, acte quasi sacré, aura inspiré à Chabrol La cérémonie, un de ses meilleurs films. Je me suis replongée ces temps-ci dans son Journal du voleur, écrit en 1949, remontant le cours de ses amours, de ses errances à travers l’Europe et le Maroc, de ses emprisonnements successifs, entouré de voyous. « Abandonné par ma famille il me semblait déjà naturel d’aggraver ça par l’amour des garçons et cet amour par le vol, et le vol par le crime ou la complaisance au crime. Ainsi refusais-je décidément un monde qui m’avait refusé », y écrit-il comme une évidence.
Trop de lecteurs se ruent en librairie sur le dernier ouvrage qui fait causer. Plonger ou replonger dans ses classiques incendiaires devient à telle enseigne un acte de sédition. Allons-y donc !
Tant de chefs-d’oeuvre sont nés dans un monde désormais englouti. Aujourd’hui, n’est pas Proust ou Céline qui veut. Genet non plus…
Cette semaine, j’ai assisté à la lecture de son Funambule par Roger La Rue, à la Cinquième salle de la Place des Arts, un studio littéraire. Ce poème d’amour à Abdallah, l’amant acrobate de Genet, s’y double d’un art poétique. « Que nous importe à toi et à moi un bon acrobate ? demande-t-il. Tu seras cette merveille embrasée, toi qui brûles, qui dure quelques instants. » Genet y aborde sa solitude et sa quête de l’instant magique éphémère quand l’art arrive à transcender l’artiste.
Aucun décor ! Juste une chaise et une table. Le lecteur Roger La Rue jetait chaque feuille après lecture. Ça formait ensuite un petit tas informe à ses pieds. Pour seule musique, résonnait çà et là celle de Nino Rota tirée du film Les clowns de Fellini. « La mort, la mort dont je te parle n’est pas celle qui suivra ta chute, lançait par sa voix Genet à l’ami funambule, mais celle qui précède ton apparition sur le fil. C’est avant de l’escalader que tu meurs. » À ses yeux, il fallait traverser la rivière de la mort, l’Achéron des Grecs qui mène aux enfers, pour renaître et irradier. « Le public ? Il n’y voit que du feu, et croyant que tu joues, ignorant que tu es l’incendiaire, il applaudit l’incendie. » Mais c’est Genet qu’on croyait voir quitter son fil rouge pour quitter ses malheurs et enfin s’envoler.
Dérapages
Certaines situations dérapent comme les bagnoles qui prennent de mauvais virages dans le documentaire de Paul Arcand. Prenez The Great Seduction, remake du film de Ken Scott par lui-même. L’an dernier à pareille date, tout baignait dans l’huile et les journalistes étaient conviés à relayer la bonne nouvelle. Le film, produit par Roger Frappier chez Max Films, serait tourné à l’été dans un village de Terre-Neuve. Bingo ! Puis le tournage fut reporté, pour des questions de budget à mieux boucler, si j’ai bien compris. Ça traînait. Remake pour remake, Ken Scott fut invité à scénariser et diriger lui-même à Hollywood, et chez Dreamworks s’il vous plaît, celui de Starbuck, son héros aux supraspermatozoïdes. Allez refuser ça…
Il propose à Roger Frappier de reporter le tournage de The Great Seduction ou d’épauler un successeur. Mais le producteur, sanguin, furieux, par médias interposés, a déclaré considérer toutes les options et les recours possibles. Entendez : d’éventuelles poursuites judiciaires. Au grand dam du cinéaste, qui s’est senti floué. Sur ce, hasard ! hasard ! Une autre nouvelle sortait du chapeau médiatique : l’Association québécoise des techniciens de l’image et du son avait déposé en août dernier un grief collectif contre Max Film pour préjudices causés par l’annulation du tournage à Terre-Neuve en 2011. La cause demeure en arbitrage. Tout va mal et le diable s’en est mêlé. On songe aux liens cassés entre Scott et Frappier, à ce remake de la délicieuse Grande Séduction qui n’en finit plus de s’étrangler avec ses lacets. Toujours en dessous de l’original, désormais tordu avant terme ; cette idée aussi de faire des remakes…








