Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Normes et développement durable - Montréal sera-t-il dénaturé par notre souci d'efficacité?

    «Les systèmes d'évaluation n'évaluent que le potentiel théorique de l'efficacité réelle»

    14 mars 2012 |Claude Lafleur | Actualités culturelles
    Carmela Cucuzzella, professeure de design et d’art numérique à la Faculté des beaux-arts de l’Université Concordia<br />
    Photo: Source Concordia Carmela Cucuzzella, professeure de design et d’art numérique à la Faculté des beaux-arts de l’Université Concordia
    Carmela Cucuzzella et «International Standards, National Norms and the Architectural Competition: A Problematic Shift of Conceptual Focus», le samedi 17 mars à 10h55.
    Étant donné notre préoccupation pour l'efficacité, énergétique et autres, concernant nos nouveaux immeubles, construirions-nous aujourd'hui encore des édifices comme la Place Ville-Marie, le Complexe Desjardins, la Place des Arts ou les stations de métro? Quel sera le visage de Montréal dans dix, vingt ou trente ans, puisque nos bâtiments publics sont désormais assujettis à des normes d'efficacité et de développement durable?

    Carmela Cucuzzella, professeure de design et d'art numérique à la Faculté des beaux-arts de l'Université Concordia, a une préoccupation à tout le moins originale: elle s'inquiète tout particulièrement de ce que les concours d'architecture tenus en vue de créer de nouveaux édifices publics doivent dorénavant tenir compte des critères d'efficacité.

    «Je ne m'oppose pas à ce qu'on tienne compte de ces critères dans la conception de nos édifices, s'empresse-t-elle de préciser, c'est même très important. Toutefois, je me pose des questions quant à la place que prennent ces critères dans la sélection des projets retenus.» Ce qui inquiète le plus Mme Cucuzzella, c'est d'observer qu'il arrive souvent que les critères d'efficacité et de développement durable font pencher la balance en faveur d'un projet plutôt que d'un autre.

    Or, rappelle-t-elle, le développement durable repose sur quatre piliers: économique, écologique, social et culturel. En fait, la Commission mondiale sur l'environnement et le développement a défini, dans le rapport Brundtland, le développement durable comme suit: c'est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins. «Toutefois, dans le cas des concours d'architecture, le critère du développement durable est essentiellement défini par les normes de certification LEED», constate Mme Cucuzzella.

    Le système d'évaluation Leadership in Energy and Environmental Design (LEED) est un programme de certification qui vise à encourager la construction de bâtiments en fonction du développement durable. «Il s'agit d'un système d'évaluation qui indique à quel point un bâtiment est "vert"», résume la chercheure. Ces normes prennent notamment en compte l'efficacité énergétique de l'édifice, la qualité de l'air qui s'y trouve, l'utilisation de l'eau et des ressources renouvelables, etc. «Plus l'édifice satisfait à des critères LEED, plus il reçoit une certification LEED élevée: argent, or ou platine», indique la chercheure.

    Choisit-on réellement le meilleur projet?

    Carmela Cucuzzella a incidemment un parcours inusité. Au départ, elle a passé onze ans chez Nortel Networks à développer des logiciels pour l'industrie des télécommunications, avant de s'orienter vers le design et l'architecture. «J'ai toujours été intéressée par le design, dit-elle, surtout dans l'exploration du design. Je m'intéresse aussi beaucoup aux enjeux écologiques et au développement durable.»

    «Lors de mes études de maîtrise et de doctorat, poursuit-elle, je me suis mise à étudier les systèmes d'évaluation qui servent à quantifier les impacts écologiques des produits et des procédés de construction.» Elle est à présent une experte reconnue mondialement dans l'analyse des systèmes d'évaluation, principalement dans la façon dont ils sont utilisés par les designers et les architectes.

    «Ce dont je me rends compte, c'est que ces systèmes d'évaluation, tout en étant réellement pertinents, n'évaluent néanmoins que le potentiel théorique de l'efficacité réelle. Ainsi, le recours à une évaluation LEED, particulièrement au début du processus, lors de la conception d'un projet, ne présente qu'une évaluation théorique des impacts, alors que tant de choses peuvent changer en cours de réalisation. Et l'impact de l'évaluation LEED est d'autant plus important que ce mode d'évaluation sert souvent à déterminer le projet le plus valable. Mais faisons-nous alors les bons choix? Choisit-on réellement le meilleur projet?»

    Efficace efficacité?

    Mme Cucuzzella souligne qu'on devrait même se questionner quant aux conséquences concrètes de l'efficacité énergétique. Elle cite ainsi une anecdote: chaque pièce de l'édifice ultramoderne dans lequel elle travaille est munie d'un détecteur de mouvement qui ferme les lumières dix minutes après que tout mouvement a cessé (de façon à économiser l'énergie). «Il m'arrive souvent, en travaillant à mon ordi, que les lumières s'éteignent, comme s'il n'y avait personne dans la pièce!», dit-elle en riant.

    Elle se demande aussi si le fait d'accorder tant d'importance à l'efficacité et au développement durable — si valables soient-ils — est nécessairement une bonne idée. «Lorsqu'on choisit des projets en fonction des critères LEED, on omet souvent d'autres critères, dit-elle, dont le contexte historique du projet, son insertion dans la collectivité, son esthétisme, le visage qu'il conférera au voisinage, etc.» Bien sûr, ces critères sont pris en compte, mais beaucoup moins que les normes LEED.

    Réalisations passées

    D'où l'inquiétude que des oeuvres architecturales telles que la Place Ville-Marie, le Complexe Desjardins ou la Place des Arts n'existeraient peut-être pas si on avait appliqué les critères LEED. Mme Cucuzzella ne peut cependant pas dire si tel aurait été le cas, puisqu'elle n'a pas spécifiquement étudié ces bâtiments.

    De même, pour des raisons d'efficacité, on peut supposer que, chacune de nos stations de métro étant différente des autres — elles représentent en quelque sorte autant d'oeuvres architecturales — elles n'existeraient probablement pas si on les avait passées au tamis de l'efficacité; il aurait été sans doute plus «efficace» et moins coûteux de concevoir des stations identiques et plutôt anonymes.

    «Voulons-nous vraiment vivre dans un monde essentiellement efficace?», lance Carmela Cucuzzella. Je n'ai pas la réponse aux questions que je pose. Pour le moment, j'explore ces questions et c'est ce dont je parlerai à l'occasion du Symposium international d'architecture.»

    ***

    Collaboratrice du Devoir













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.