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Pierre Juneau, 1922-2012 - Une riche conscience citoyenne

Yves Lever - Historien du cinéma  25 février 2012  Actualités culturelles
La conscience citoyenne acquise à la JEC, Juneau la traduira dans son travail pour doter le Canada d’une industrie des médias qui reflète avant tout sa culture propre.<br />
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Photo : Radio-Québec
La conscience citoyenne acquise à la JEC, Juneau la traduira dans son travail pour doter le Canada d’une industrie des médias qui reflète avant tout sa culture propre.

J'ai récemment terminé la rédaction d'une biographie de Pierre Juneau, que Septentrion va publier. Je veux ici décrire la genèse d'une pensée qui va animer toute la vie de celui qui va occuper une place déterminante dans trois grands organismes culturels: l'Office national du film (ONF), le CRTC et Radio-Canada.

Au tournant des années 1940, la Jeunesse étudiante catholique (JEC), fondée en 1935, n'est pas la bienvenue au collège Sainte-Marie, car les Jésuites préfèrent l'Association catholique de la jeunesse canadienne-francaise (ACJC), groupement nationaliste qu'ils contrôlent. Pierre Juneau ne s'y sent pas attiré. Aussi, quand Gérard Pelletier, président de la JEC, vient y rencontrer quelques étudiants, il est complètement séduit par ce mouvement apolitique qui incite les jeunes à prendre la parole et veut former ce qu'on appelle aujourd'hui une «conscience citoyenne».

Quand Juneau termine son cours classique, en 1944, il imite son mentor Pelletier et, avant d'entreprendre ses études universitaires, il donne deux ans de sa vie comme propagandiste pour le mouvement. Ce n'est pas exceptionnel: Guy Rocher, Jeanne Benoit (future Jeanne Sauvé), Fernande Martin (que Juneau épousera), Marc Lalonde, Fernand Cadieux, etc., font de même, sans compter les Guy Cormier, Jean-Paul Geoffroy, Camille Laurin, Simonne Monet (dont le futur mari, Michel Chartrand, est propagandiste de la Jeunesse indépendante catholique, qui milite dans le même esprit), Fernand Dumont, Claude Ryan, etc., tout aussi engagés dans l'Action catholique.

C'est le moment où, selon l'expression juste de Louise Bienvenue, qui a consacré un ouvrage au mouvement, «la jeunesse entre en scène». Cette jeunesse va bientôt se retrouver au coeur d'un catholicisme de gauche que le cardinal Paul-Émile Léger ne réussira pas à contrôler dans les années 1950, alors qu'il veut tout ramener sous son autorité.

Action politique partisane


Avec la JEC, c'est la première fois dans l'histoire que la jeunesse revendique sa place dans l'Église et dans la société avec autant de force. Elle n'accepte plus d'être des adultes en miniature, elle clame haut sa parole et demande d'être écoutée. Elle ne se considère plus comme une phase de préparation à la vie, une étape transitoire, mais bien comme un temps de vie en soi, en quelque sorte une classe sociale. On crée des groupes d'entraide, on rédige des revues pour explorer une spiritualité vivante et non plus à base d'interdits, on s'intéresse aux arts, on fonde les premiers ciné-clubs et les premières revues de cinéma, on se réunit dans des camps de vacances pour réfléchir sur le vécu étudiant et sur la société; on y est prosyndicaliste et tous sont invités à s'engager dans les mouvements sociaux.

La théologie du «corps mystique», selon laquelle chaque chrétien est à sa façon une cellule du corps du Christ, anime le mouvement. Comme chaque cellule doit contribuer à la vie de l'ensemble, il faut s'unir socialement avec la même intensité que dans la vie spirituelle.

Cette exacerbation de l'unité trouve son prolongement dans une méfiance viscérale de la politique. Car inévitablement, l'action politique partisane crée des divisions. Guy Rocher m'a raconté comment il a dû mettre son nationalisme sous le boisseau quand il a rejoint la JEC.

Les portes de la JEC

La quête du corps mystique aura pour un grand nombre de jécistes sa suite logique dans l'engagement pour l'unité canadienne...

Une boutade que deux personnes, inconnues l'une de l'autre, qui ont vécu leur jeunesse à la même époque, m'ont racontée: les gens de la JEC qui rêvaient le pays sont devenus fédéralistes, alors que les scouts, qui marchaient le pays, sont ensuite devenus nationalistes...

On ne s'étonne pas de constater que tous les membres fondateurs de Cité libre (1950), dont Juneau, sont des ex-jécistes de fraîche date, sauf Pierre Elliott Trudeau, que Gérard Pelletier impose au comité de rédaction, lequel ne voulait pas de ce millionnaire ancien du collège Brébeuf et maître en jésuitique. On verra ensuite plusieurs des mêmes personnes (Juneau, Lalonde, Cadieux...) fonder le Festival international du film de Montréal pour poursuivre l'ouverture du Québec aux cinémas du monde et lutter contre la censure.

Tout au long de son engagement à l'Office national du film (1949-1966), Juneau restera proche de la JEC et il deviendra mentor pour certaines de ses activités. Il conservera des liens étroits avec les aumôniers fondateurs qui savaient stimuler l'indépendance d'esprit des jeunes. Dans son travail même, il reste très discret sur sa foi. Cela n'empêche pas les jeunes loups nationalistes de la maison (les Groulx, Carle, Arcand, etc.) et les rédacteurs d'un numéro thématique de la revue Parti pris de se moquer de l'ex-jéciste qui, selon eux, se dévoue avant tout pour la cause de l'unité canadienne.

Son engagement religieux ne l'empêche toutefois pas de fonder, avec Jacques et Ghislaine Godbout, entre autres, une des premières écoles alternatives du Québec. Ses enfants sont élevés dans une totale liberté religieuse.

La conscience citoyenne acquise à la JEC, Juneau la traduira dans son travail pour doter le Canada d'une industrie des médias qui reflète avant tout sa culture propre, dans

sa défense d'une télévision qui serait au service du citoyen plutôt que du consommateur. Après avoir accepté la publicité comme un moindre mal, il tâchera de la faire éliminer des ondes radio-canadiennes. Son échec lui fera grand mal.

***

Yves Lever - Historien du cinéma
 
 
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  • Jacques Lalonde - Abonné
    25 février 2012 13 h 11
    Pierre Juneau et le sens de la dignité de soi.
    J'ai eu le privilège de travailler au sein du cabinet de Pierre Juneau et de travailler au CRTC pendant une décennie. Dans sa vision de la culture et des communications, ce que Pierre Juneau m'a appris et transmis, c'est un sens de la dignité de soi. Alors qu'on l'accusait de censure dans ses politiques de radiodiffusion parce qu'il mettait en garde contre l'invasion des programmations américaines, il rétorquait en retournant contre ses détracteurs l'argument de la censure. Il répétait que sans privilégier la priorité des productions canadiennes et québécoises, on finirait par exercer une véritable censure sur notre propre culture.

    Et n'oublions pas d'autre part que son premier défi comme président du CRTC a été d’assurer la propriété des entreprises de radiodiffusion canadiennes au Canada et, soulignons-le, québécoises au Québec. Trois années après son accession à la présidence du CRTC, il publiait une brochure décrivant cette opération majeure et que le défi avait été relevé. Dans toutes ses activités de culture et de communications, Pierre Juneau a fait la promotion d'une culture canadienne en proposant le modèle de la culture québécoise qui avait privilégié la création de la culture à l'envahissement de celle de nos voisins du Sud.

    S’il est juste de reconnaître à l’influence de Pierre Juneau sur le développement de la culture canadienne l’attribution de son nom aux Jono Awards, il faut aussi signaler que la chanson d’expression française doit une fière chandelle à Pierre Juneau dans l’incitation pressante qu’il adressait en 1993 aux stations francophones du Québec d’accorder une place importante aux heures de grande écoute à la chanson francophone et québécoise.

    Jacques Lalonde, Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net
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  • Bernard Terreault - Abonné
    25 février 2012 14 h 53
    Utopiste
    Ce que Juneau n'a pas compris est que le Canada anglais, dans sa grande majorité a préféré la culture américaine "commerciale" à la culture canadiennne qu'il aurait voulu voir s'imposer. Par manque de choix et de connaissance de l'anglais les francophones ont résisté plus longtemps, mais les jours de la culture comme il l'entendait sont comptés au Québec aussi : TVA, V, les canaux spécialsés et les canaux américains sont en train de l'éliminer.
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  • Jacques Lalonde - Abonné
    25 février 2012 14 h 59
    C'est en i973 et non 1993...
    C'est en 1973 et non comme je l'ai écrit par inadvertance en 1993 que Pierre Juneau lançait un appel pressant aux stations de radio québécoises d'augmenter la part de la chanson d'expression francophone sur leurs ondes. J'ajoute que son appel à été entendu.

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca,inter.net
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