Pierre Juneau, 1922-2012 - Une riche conscience citoyenne
Photo : Radio-Québec
La conscience citoyenne acquise à la JEC, Juneau la traduira dans son travail pour doter le Canada d’une industrie des médias qui reflète avant tout sa culture propre.
J'ai récemment terminé la rédaction d'une biographie de Pierre Juneau, que Septentrion va publier. Je veux ici décrire la genèse d'une pensée qui va animer toute la vie de celui qui va occuper une place déterminante dans trois grands organismes culturels: l'Office national du film (ONF), le CRTC et Radio-Canada.
Au tournant des années 1940, la Jeunesse étudiante catholique (JEC), fondée en 1935, n'est pas la bienvenue au collège Sainte-Marie, car les Jésuites préfèrent l'Association catholique de la jeunesse canadienne-francaise (ACJC), groupement nationaliste qu'ils contrôlent. Pierre Juneau ne s'y sent pas attiré. Aussi, quand Gérard Pelletier, président de la JEC, vient y rencontrer quelques étudiants, il est complètement séduit par ce mouvement apolitique qui incite les jeunes à prendre la parole et veut former ce qu'on appelle aujourd'hui une «conscience citoyenne».
Quand Juneau termine son cours classique, en 1944, il imite son mentor Pelletier et, avant d'entreprendre ses études universitaires, il donne deux ans de sa vie comme propagandiste pour le mouvement. Ce n'est pas exceptionnel: Guy Rocher, Jeanne Benoit (future Jeanne Sauvé), Fernande Martin (que Juneau épousera), Marc Lalonde, Fernand Cadieux, etc., font de même, sans compter les Guy Cormier, Jean-Paul Geoffroy, Camille Laurin, Simonne Monet (dont le futur mari, Michel Chartrand, est propagandiste de la Jeunesse indépendante catholique, qui milite dans le même esprit), Fernand Dumont, Claude Ryan, etc., tout aussi engagés dans l'Action catholique.
C'est le moment où, selon l'expression juste de Louise Bienvenue, qui a consacré un ouvrage au mouvement, «la jeunesse entre en scène». Cette jeunesse va bientôt se retrouver au coeur d'un catholicisme de gauche que le cardinal Paul-Émile Léger ne réussira pas à contrôler dans les années 1950, alors qu'il veut tout ramener sous son autorité.
Action politique partisane
Avec la JEC, c'est la première fois dans l'histoire que la jeunesse revendique sa place dans l'Église et dans la société avec autant de force. Elle n'accepte plus d'être des adultes en miniature, elle clame haut sa parole et demande d'être écoutée. Elle ne se considère plus comme une phase de préparation à la vie, une étape transitoire, mais bien comme un temps de vie en soi, en quelque sorte une classe sociale. On crée des groupes d'entraide, on rédige des revues pour explorer une spiritualité vivante et non plus à base d'interdits, on s'intéresse aux arts, on fonde les premiers ciné-clubs et les premières revues de cinéma, on se réunit dans des camps de vacances pour réfléchir sur le vécu étudiant et sur la société; on y est prosyndicaliste et tous sont invités à s'engager dans les mouvements sociaux.
La théologie du «corps mystique», selon laquelle chaque chrétien est à sa façon une cellule du corps du Christ, anime le mouvement. Comme chaque cellule doit contribuer à la vie de l'ensemble, il faut s'unir socialement avec la même intensité que dans la vie spirituelle.
Cette exacerbation de l'unité trouve son prolongement dans une méfiance viscérale de la politique. Car inévitablement, l'action politique partisane crée des divisions. Guy Rocher m'a raconté comment il a dû mettre son nationalisme sous le boisseau quand il a rejoint la JEC.
Les portes de la JEC
La quête du corps mystique aura pour un grand nombre de jécistes sa suite logique dans l'engagement pour l'unité canadienne...
Une boutade que deux personnes, inconnues l'une de l'autre, qui ont vécu leur jeunesse à la même époque, m'ont racontée: les gens de la JEC qui rêvaient le pays sont devenus fédéralistes, alors que les scouts, qui marchaient le pays, sont ensuite devenus nationalistes...
On ne s'étonne pas de constater que tous les membres fondateurs de Cité libre (1950), dont Juneau, sont des ex-jécistes de fraîche date, sauf Pierre Elliott Trudeau, que Gérard Pelletier impose au comité de rédaction, lequel ne voulait pas de ce millionnaire ancien du collège Brébeuf et maître en jésuitique. On verra ensuite plusieurs des mêmes personnes (Juneau, Lalonde, Cadieux...) fonder le Festival international du film de Montréal pour poursuivre l'ouverture du Québec aux cinémas du monde et lutter contre la censure.
Tout au long de son engagement à l'Office national du film (1949-1966), Juneau restera proche de la JEC et il deviendra mentor pour certaines de ses activités. Il conservera des liens étroits avec les aumôniers fondateurs qui savaient stimuler l'indépendance d'esprit des jeunes. Dans son travail même, il reste très discret sur sa foi. Cela n'empêche pas les jeunes loups nationalistes de la maison (les Groulx, Carle, Arcand, etc.) et les rédacteurs d'un numéro thématique de la revue Parti pris de se moquer de l'ex-jéciste qui, selon eux, se dévoue avant tout pour la cause de l'unité canadienne.
Son engagement religieux ne l'empêche toutefois pas de fonder, avec Jacques et Ghislaine Godbout, entre autres, une des premières écoles alternatives du Québec. Ses enfants sont élevés dans une totale liberté religieuse.
La conscience citoyenne acquise à la JEC, Juneau la traduira dans son travail pour doter le Canada d'une industrie des médias qui reflète avant tout sa culture propre, dans
sa défense d'une télévision qui serait au service du citoyen plutôt que du consommateur. Après avoir accepté la publicité comme un moindre mal, il tâchera de la faire éliminer des ondes radio-canadiennes. Son échec lui fera grand mal.
***
Yves Lever - Historien du cinéma
Au tournant des années 1940, la Jeunesse étudiante catholique (JEC), fondée en 1935, n'est pas la bienvenue au collège Sainte-Marie, car les Jésuites préfèrent l'Association catholique de la jeunesse canadienne-francaise (ACJC), groupement nationaliste qu'ils contrôlent. Pierre Juneau ne s'y sent pas attiré. Aussi, quand Gérard Pelletier, président de la JEC, vient y rencontrer quelques étudiants, il est complètement séduit par ce mouvement apolitique qui incite les jeunes à prendre la parole et veut former ce qu'on appelle aujourd'hui une «conscience citoyenne».
Quand Juneau termine son cours classique, en 1944, il imite son mentor Pelletier et, avant d'entreprendre ses études universitaires, il donne deux ans de sa vie comme propagandiste pour le mouvement. Ce n'est pas exceptionnel: Guy Rocher, Jeanne Benoit (future Jeanne Sauvé), Fernande Martin (que Juneau épousera), Marc Lalonde, Fernand Cadieux, etc., font de même, sans compter les Guy Cormier, Jean-Paul Geoffroy, Camille Laurin, Simonne Monet (dont le futur mari, Michel Chartrand, est propagandiste de la Jeunesse indépendante catholique, qui milite dans le même esprit), Fernand Dumont, Claude Ryan, etc., tout aussi engagés dans l'Action catholique.
C'est le moment où, selon l'expression juste de Louise Bienvenue, qui a consacré un ouvrage au mouvement, «la jeunesse entre en scène». Cette jeunesse va bientôt se retrouver au coeur d'un catholicisme de gauche que le cardinal Paul-Émile Léger ne réussira pas à contrôler dans les années 1950, alors qu'il veut tout ramener sous son autorité.
Action politique partisane
Avec la JEC, c'est la première fois dans l'histoire que la jeunesse revendique sa place dans l'Église et dans la société avec autant de force. Elle n'accepte plus d'être des adultes en miniature, elle clame haut sa parole et demande d'être écoutée. Elle ne se considère plus comme une phase de préparation à la vie, une étape transitoire, mais bien comme un temps de vie en soi, en quelque sorte une classe sociale. On crée des groupes d'entraide, on rédige des revues pour explorer une spiritualité vivante et non plus à base d'interdits, on s'intéresse aux arts, on fonde les premiers ciné-clubs et les premières revues de cinéma, on se réunit dans des camps de vacances pour réfléchir sur le vécu étudiant et sur la société; on y est prosyndicaliste et tous sont invités à s'engager dans les mouvements sociaux.
La théologie du «corps mystique», selon laquelle chaque chrétien est à sa façon une cellule du corps du Christ, anime le mouvement. Comme chaque cellule doit contribuer à la vie de l'ensemble, il faut s'unir socialement avec la même intensité que dans la vie spirituelle.
Cette exacerbation de l'unité trouve son prolongement dans une méfiance viscérale de la politique. Car inévitablement, l'action politique partisane crée des divisions. Guy Rocher m'a raconté comment il a dû mettre son nationalisme sous le boisseau quand il a rejoint la JEC.
Les portes de la JEC
La quête du corps mystique aura pour un grand nombre de jécistes sa suite logique dans l'engagement pour l'unité canadienne...
Une boutade que deux personnes, inconnues l'une de l'autre, qui ont vécu leur jeunesse à la même époque, m'ont racontée: les gens de la JEC qui rêvaient le pays sont devenus fédéralistes, alors que les scouts, qui marchaient le pays, sont ensuite devenus nationalistes...
On ne s'étonne pas de constater que tous les membres fondateurs de Cité libre (1950), dont Juneau, sont des ex-jécistes de fraîche date, sauf Pierre Elliott Trudeau, que Gérard Pelletier impose au comité de rédaction, lequel ne voulait pas de ce millionnaire ancien du collège Brébeuf et maître en jésuitique. On verra ensuite plusieurs des mêmes personnes (Juneau, Lalonde, Cadieux...) fonder le Festival international du film de Montréal pour poursuivre l'ouverture du Québec aux cinémas du monde et lutter contre la censure.
Tout au long de son engagement à l'Office national du film (1949-1966), Juneau restera proche de la JEC et il deviendra mentor pour certaines de ses activités. Il conservera des liens étroits avec les aumôniers fondateurs qui savaient stimuler l'indépendance d'esprit des jeunes. Dans son travail même, il reste très discret sur sa foi. Cela n'empêche pas les jeunes loups nationalistes de la maison (les Groulx, Carle, Arcand, etc.) et les rédacteurs d'un numéro thématique de la revue Parti pris de se moquer de l'ex-jéciste qui, selon eux, se dévoue avant tout pour la cause de l'unité canadienne.
Son engagement religieux ne l'empêche toutefois pas de fonder, avec Jacques et Ghislaine Godbout, entre autres, une des premières écoles alternatives du Québec. Ses enfants sont élevés dans une totale liberté religieuse.
La conscience citoyenne acquise à la JEC, Juneau la traduira dans son travail pour doter le Canada d'une industrie des médias qui reflète avant tout sa culture propre, dans
sa défense d'une télévision qui serait au service du citoyen plutôt que du consommateur. Après avoir accepté la publicité comme un moindre mal, il tâchera de la faire éliminer des ondes radio-canadiennes. Son échec lui fera grand mal.
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Yves Lever - Historien du cinéma
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