Mécénat ou générosité stratégique?
Photo : Agence Reuters Robin Rowland
Les chefs de la communauté Haisla, comme une soixantaine d’autres chefs aborigènes, ont signifié leur opposition au projet de pipeline Northern Gateway.
Alors que son projet de pipeline Northern Gateway soulève de plus en plus d'opposition, notamment au sein des Premières Nations de Colombie-Britannique, les commandites d'Enbridge dans l'art autochtone sèment la controverse
Subventions aux arts, prix pour les écrivains en herbe, aide au transport scolaire, soutien à la lutte contre le cancer, etc. La main généreuse de la pétrolière Enbridge est partout ces jours-ci. Au point où des voix discordantes s'élèvent pour dénoncer ce qu'elles considèrent comme d'ultimes tentatives pour verdir l'image de son projet d'autoroute du pétrole auprès des communautés autochtones de l'ouest du pays.
D'ici le 31 mars, les jeunes autochtones de tout le pays seront invités à soumettre leur candidature au programme Our Story: The Canadian Aboriginal Writing and Arts Challenge. Lancé en 2005, ce concours, qui s'adresse aux jeunes de 14 à 29 ans, distribuera à une trentaine de gagnants et de finalistes des dizaines de milliers de dollars en prix, et des promesses de voyages. Enbridge est en effet le principal commanditaire de ce programme d'émulation des arts, un programme d'ailleurs soutenu à hauteur de 25 % par le ministère fédéral des Affaires autochtones et du développement du Nord, qui a presque triplé sa contribution à ce projet ces dernières années.
Pour l'artiste Gord Hill, ces «élans de générosité» sont clairement destinés à faire taire la colère qui gronde au sein des nations autochtones et à «verdir» l'image de la pétrolière qui veut investir 5,5 milliards dans son pipeline géant. «L'effort d'Enbridge est clairement destiné à générer de bons sentiments et à diluer l'opposition à son projet de pipeline hautement destructeur», dénonce l'artiste de la Colombie-Britannique, de la nation Kwaka'wakw, interrogé par Le Devoir.
«La vraie raison pour laquelle Enbridge investit dans les arts, c'est pour être perçue comme une compagnie proche des communautés. À mon avis, tout financement provenant d'Enbridge a le même but que celui visé par ce soutien aux arts, à savoir miner les opposants à leur projet et se présenter comme une entreprise socialement responsable, ce qu'elle n'est pas», tonne l'auteur de 500 Years of Indigenous Resistance.
Selon l'Institut Historica-Dominion (IHD), l'organisme qui gère ce concours, la pétrolière est le principal commanditaire (33 %) du Concours canadien de rédaction pour autochtones. Celui-ci vient même d'être bonifié d'un nouveau volet en arts visuels. Plus de 1200 jeunes autochtones ont participé à ce concours depuis 2005, qui remet 2000 $ aux gagnants du premier prix de chaque catégorie, en plus de récompenser les finalistes (des prix de 100 $ à 1000 $). «Notre programme cherche à valoriser le travail des jeunes autochtones. Nous sommes un organisme indépendant et apolitique», défend Davida Aronovitch, porte-parole de l'IHD.
Selon les chiffres obtenus du ministère des Affaires autochtones, le gouvernement a octroyé près de 200 000 $ depuis 2005 au concours Our Story commandité par Enbridge. Ardent promoteur du développement des sables bitumineux et du projet Northern Gateway qui permettra de transporter le pétrole brut vers l'Asie, le gouvernement conservateur a même augmenté sa participation à 50 000 $ l'an dernier.
Mécénat stratégique?
En plus de son programme destiné aux arts, Enbridge a aussi multiplié, depuis le lancement de son projet de pipeline, son soutien à divers autres projets communautaires. La pétrolière a notamment investi depuis 2007 un million de dollars dans le programme Leadership and Management dédié aux autochtones, dispensé au Banff Center. Elle a aussi injecté 330 000 $ l'an dernier dans le programme de transport écolier Mother Earth Children Charter School, 60 000 $ pour créer un programme dédié à l'étude des langues autochtones à l'Université de Colombie-Britannique et 200 000 $ en 2006 pour lancer une chaire d'études en développement économique autochtone à l'Université de Victoria.
D'ailleurs, la commandite récente d'Enbridge dans une course contre le cancer organisée par la Fondation du cancer de Colombie-Britannique a créé un malaise au sein d'une couche de la population, compte tenu des substances cancérigènes contenues dans l'essence. À tel point que les employés de la Fondation ont dû recevoir une formation spéciale pour contrecarrer les arguments de citoyens s'interrogeant sur la «moralité» de ce partenariat.
Enbridge n'a donné suite à aucun des nombreux appels faits par Le Devoir ces dernières semaines.
Parmi les représentants des Premières Nations, le sujet du soutien apporté aux communautés autochtones par la pétrolière demeure hautement délicat et, quand des critiques sont formulées, elles le sont du bout des lèvres. «Je suis content de voir que des programmes comme ceux-là sont soutenus, mais cela n'efface pas les graves inquiétudes que les communautés ont par rapport aux risques que le projet fait planer sur les terres ancestrales, les lits des rivières. Ça ne va pas calmer l'opposition, car il y a une solidarité croissante face à ce projet», a soutenu au Devoir le grand chef Stewart Phillip, président de l'Union des grands chefs indiens de la Colombie-Britannique (UBCIC), rappelant que la trajectoire prévue du pipeline traversait plusieurs rivières cruciales pour la reproduction du saumon sauvage.
«S'ils font ça pour ça [amadouer les opposants], c'est un effort vain», a-t-il dit, avouant que le sujet des commandites fournies par Enbridge n'avait jamais été débattu par les chefs autochtones.
Une opposition soutenue
En janvier, plus de 2000 personnes ont manifesté à Prince Rupert (C.-B.) contre l'oléoduc géant, en raison des risques que fait planer ce projet (et le port maritime qui lui est associé) sur les espaces naturels et le mode de vie des peuples autochtones. «Est-ce qu'Enbridge utilise la culture comme un bouclier politique? demande pour sa part Stefan Christoff, blogueur au magazine en ligne Art Threat, interrogé par Le Devoir. Il est important de souligner cette position paradoxale alors que le projet Northern Gateway soulève le désaccord massif des Premières Nations en Colombie-Britannique», pense-t-il.
Enbridge avait annoncé en décembre la signature d'un premier accord avec un chef de la nation Gitxsan, mais l'entente, qui promettait sept millions à cette communauté sur 30 ans, a été répudiée par les chefs Gitxsan le 18 janvier. Fin janvier, le nombre de chefs aborigènes opposés au projet Northern Gateway et signataires de la déclaration Save the Fraser River a atteint le nombre de 61.
«Il est important d'être critique à l'égard de tous les moyens utilisés par les compagnies pour miner la résistance et l'analyse critique de leurs activités, estime l'artiste Gord Hill. Ne pas le faire revient à abandonner un terrain de bataille et à exposer nos communautés à la manipulation et à la propagande des entreprises.»
Géographiquement parlant, le blocus des leaders autochtones permettrait d'empêcher tout passage du pipeline ou de pétroliers géants du sud de la Colombie-Britannique à l'océan Arctique. Le pipeline désiré par Enbridge doit à terme charrier 525 000 barils de pétrole brut par jour entre Bruderheim, en Alberta, et le port de Kitimat, en Colombie-Britannique, où des pétroliers transporteront le précieux liquide vers l'Asie.
Subventions aux arts, prix pour les écrivains en herbe, aide au transport scolaire, soutien à la lutte contre le cancer, etc. La main généreuse de la pétrolière Enbridge est partout ces jours-ci. Au point où des voix discordantes s'élèvent pour dénoncer ce qu'elles considèrent comme d'ultimes tentatives pour verdir l'image de son projet d'autoroute du pétrole auprès des communautés autochtones de l'ouest du pays.
D'ici le 31 mars, les jeunes autochtones de tout le pays seront invités à soumettre leur candidature au programme Our Story: The Canadian Aboriginal Writing and Arts Challenge. Lancé en 2005, ce concours, qui s'adresse aux jeunes de 14 à 29 ans, distribuera à une trentaine de gagnants et de finalistes des dizaines de milliers de dollars en prix, et des promesses de voyages. Enbridge est en effet le principal commanditaire de ce programme d'émulation des arts, un programme d'ailleurs soutenu à hauteur de 25 % par le ministère fédéral des Affaires autochtones et du développement du Nord, qui a presque triplé sa contribution à ce projet ces dernières années.
Pour l'artiste Gord Hill, ces «élans de générosité» sont clairement destinés à faire taire la colère qui gronde au sein des nations autochtones et à «verdir» l'image de la pétrolière qui veut investir 5,5 milliards dans son pipeline géant. «L'effort d'Enbridge est clairement destiné à générer de bons sentiments et à diluer l'opposition à son projet de pipeline hautement destructeur», dénonce l'artiste de la Colombie-Britannique, de la nation Kwaka'wakw, interrogé par Le Devoir.
«La vraie raison pour laquelle Enbridge investit dans les arts, c'est pour être perçue comme une compagnie proche des communautés. À mon avis, tout financement provenant d'Enbridge a le même but que celui visé par ce soutien aux arts, à savoir miner les opposants à leur projet et se présenter comme une entreprise socialement responsable, ce qu'elle n'est pas», tonne l'auteur de 500 Years of Indigenous Resistance.
Selon l'Institut Historica-Dominion (IHD), l'organisme qui gère ce concours, la pétrolière est le principal commanditaire (33 %) du Concours canadien de rédaction pour autochtones. Celui-ci vient même d'être bonifié d'un nouveau volet en arts visuels. Plus de 1200 jeunes autochtones ont participé à ce concours depuis 2005, qui remet 2000 $ aux gagnants du premier prix de chaque catégorie, en plus de récompenser les finalistes (des prix de 100 $ à 1000 $). «Notre programme cherche à valoriser le travail des jeunes autochtones. Nous sommes un organisme indépendant et apolitique», défend Davida Aronovitch, porte-parole de l'IHD.
Selon les chiffres obtenus du ministère des Affaires autochtones, le gouvernement a octroyé près de 200 000 $ depuis 2005 au concours Our Story commandité par Enbridge. Ardent promoteur du développement des sables bitumineux et du projet Northern Gateway qui permettra de transporter le pétrole brut vers l'Asie, le gouvernement conservateur a même augmenté sa participation à 50 000 $ l'an dernier.
Mécénat stratégique?
En plus de son programme destiné aux arts, Enbridge a aussi multiplié, depuis le lancement de son projet de pipeline, son soutien à divers autres projets communautaires. La pétrolière a notamment investi depuis 2007 un million de dollars dans le programme Leadership and Management dédié aux autochtones, dispensé au Banff Center. Elle a aussi injecté 330 000 $ l'an dernier dans le programme de transport écolier Mother Earth Children Charter School, 60 000 $ pour créer un programme dédié à l'étude des langues autochtones à l'Université de Colombie-Britannique et 200 000 $ en 2006 pour lancer une chaire d'études en développement économique autochtone à l'Université de Victoria.
D'ailleurs, la commandite récente d'Enbridge dans une course contre le cancer organisée par la Fondation du cancer de Colombie-Britannique a créé un malaise au sein d'une couche de la population, compte tenu des substances cancérigènes contenues dans l'essence. À tel point que les employés de la Fondation ont dû recevoir une formation spéciale pour contrecarrer les arguments de citoyens s'interrogeant sur la «moralité» de ce partenariat.
Enbridge n'a donné suite à aucun des nombreux appels faits par Le Devoir ces dernières semaines.
Parmi les représentants des Premières Nations, le sujet du soutien apporté aux communautés autochtones par la pétrolière demeure hautement délicat et, quand des critiques sont formulées, elles le sont du bout des lèvres. «Je suis content de voir que des programmes comme ceux-là sont soutenus, mais cela n'efface pas les graves inquiétudes que les communautés ont par rapport aux risques que le projet fait planer sur les terres ancestrales, les lits des rivières. Ça ne va pas calmer l'opposition, car il y a une solidarité croissante face à ce projet», a soutenu au Devoir le grand chef Stewart Phillip, président de l'Union des grands chefs indiens de la Colombie-Britannique (UBCIC), rappelant que la trajectoire prévue du pipeline traversait plusieurs rivières cruciales pour la reproduction du saumon sauvage.
«S'ils font ça pour ça [amadouer les opposants], c'est un effort vain», a-t-il dit, avouant que le sujet des commandites fournies par Enbridge n'avait jamais été débattu par les chefs autochtones.
Une opposition soutenue
En janvier, plus de 2000 personnes ont manifesté à Prince Rupert (C.-B.) contre l'oléoduc géant, en raison des risques que fait planer ce projet (et le port maritime qui lui est associé) sur les espaces naturels et le mode de vie des peuples autochtones. «Est-ce qu'Enbridge utilise la culture comme un bouclier politique? demande pour sa part Stefan Christoff, blogueur au magazine en ligne Art Threat, interrogé par Le Devoir. Il est important de souligner cette position paradoxale alors que le projet Northern Gateway soulève le désaccord massif des Premières Nations en Colombie-Britannique», pense-t-il.
Enbridge avait annoncé en décembre la signature d'un premier accord avec un chef de la nation Gitxsan, mais l'entente, qui promettait sept millions à cette communauté sur 30 ans, a été répudiée par les chefs Gitxsan le 18 janvier. Fin janvier, le nombre de chefs aborigènes opposés au projet Northern Gateway et signataires de la déclaration Save the Fraser River a atteint le nombre de 61.
«Il est important d'être critique à l'égard de tous les moyens utilisés par les compagnies pour miner la résistance et l'analyse critique de leurs activités, estime l'artiste Gord Hill. Ne pas le faire revient à abandonner un terrain de bataille et à exposer nos communautés à la manipulation et à la propagande des entreprises.»
Géographiquement parlant, le blocus des leaders autochtones permettrait d'empêcher tout passage du pipeline ou de pétroliers géants du sud de la Colombie-Britannique à l'océan Arctique. Le pipeline désiré par Enbridge doit à terme charrier 525 000 barils de pétrole brut par jour entre Bruderheim, en Alberta, et le port de Kitimat, en Colombie-Britannique, où des pétroliers transporteront le précieux liquide vers l'Asie.
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